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 Islam et science moderne : les questions qui fâchent

5/2/2016

 

Allah

Astrophysicien de notoriété internationale, Nidhal Guessoum a travaillé durant plusieurs années à la NASA, il est actuellement professeur à l’université américaine de Sharjah (Emirats Arabes Unis). Régulièrement invité dans les colloques internationaux aussi bien dans le monde musulman que non-musulman, Nidhal Guessoum s’emploie à concilier la tradition musulmane avec la rigueur méthodologique de la science moderne, sans pour autant céder au matérialisme « moderniste ». Dans cet entretien en deux parties accordé à Oumma.com, l’astrophysicien revient sur les rapports entre science et Islam, ainsi que des sujets plus épineux comme l’évolution darwinienne, « l’ijaz » (miracle scientifique du coran) véhiculé par des auteurs comme Harun Yahya ou Cheikh Zendani dont Nidhal Guessoum qualifie leur "méthode" de "bricolage scientifique".

Depuis l’avènement de l’Islam, quelles relations cette religion a-t-elle entretenu avec la science ?

Tout dépend de ce que l’on entend par « science ». Rappelons que dans la culture islamique le terme par lequel on désigne la science est « 'ilm », mais ce terme est très englobant, vaste et vague, qui signifie tout autant « connaissance » sur un plan plus général que « science ». La science dans la culture musulmane comprend aussi le savoir religieux, c’est-à-dire les disciplines comme « 'Ulum al-Qur’an » (les sciences du Coran), « 'ilm al-balagha » (la science de la rhétorique), etc. Enfin, le terme « 'Ilm » désigne aujourd’hui la science « moderne », dont la méthodologie (naturaliste, empirique, falsifiable, etc.) est très différente de celle de la science médiévale.

Une fois ces précisions effectuées, il est fondamental de rappeler que l’Islam, du premier verset révélé au Prophète (SAAWS) jusqu’au dernier des hadiths, a toujours encouragé la quête de la connaissance en plaçant les savants au plus haut degré d’accomplissement de l’échelle humaine. L’Islam vise toujours le progrès continu de l’humanité. Mais bien que l’Islam encourage la recherche et ne pose, a priori, aucune limite au champ d’investigation, les oulémas (religieux) ont souvent posé la condition suivante : le savoir profane ne doit jamais contredire ou même remettre en question les « constantes » islamiques. C’est alors, que des conflits ont parfois surgi entre les déclarations, affirmations, et résultats énoncés par les savants (des disciplines rationnelles) et les oulémas (des disciplines religieuses).

Nous avons déjà vécu cette situation dans notre passé, avec notamment les différends qui ont opposé les Mutazilites aux Acharites (souvent sur des questions de nature qui apparaissaient parfois comme des questions théologiques, comme la causalité versus l’action divine : le coton brûle-t-il parce qu’on l’a mis sur du feu ou parce que Dieu l’a décidé à cet instant ?) ou entre Ibn Sina, Al-Farabi, Al-Ghazali et Ibn Rushd.

Aujourd’hui, nous vivons encore ce genre de conflit lorsque les intellectuels (des sciences physiques ou humaines) énoncent des hypothèses, des théories, ou même des résultats que les oulémas orthodoxes rejettent sur une base purement religieuse.

La religion et la science sont deux disciplines totalement différentes. Entre le concordisme et le « séparationisme », existe-t-il une voie intermédiaire ?

Il me faut d’abord clarifier la première affirmation, avant de répondre à la question posée. La religion est un système d’explication de l’existence de l’homme, un mode de vie pour être en harmonie avec Dieu, les humains et la nature, mais aussi la promesse d’une existence après la mort en rapport avec la vie ici-bas.

La science est un système de connaissance humaine relatif à ce qui nous entoure. C’est donc une construction humaine, mais une construction avec des bases et des procédures de vérification. On va ainsi rejeter une proposition scientifique si elle est en désaccord avec une observation ou une mesure certaine, ou bien l’élever au rang de « fait » si elle s’avère vérifiée mille et une fois et indépendamment par de nombreux experts.

Il reste, cependant, qu’il demeure une grande zone d’interaction entre ces deux sphères de connaissance ou ces deux systèmes. Par exemple, la religion prend en compte et parle de la nature, mais pas d’une manière explicative, ce qui est le propre de la science. Il reste donc à harmoniser les deux discours. D’autre part, la science obtient certains résultats, et présente certaines explications des phénomènes qui nous entourent (dans le cosmos, sur terre, au sein de l’homme lui- même) et leur interprétation peut souvent bénéficier de l’éclairage de la religion.

Pour résumer : l’explication des phénomènes s’effectue par la science et non par la religion, tandis que tout ce qui a trait à l’existence est du ressort de la religion. Entre les deux, il y a des zones où chacune peut apporter un éclairage utile à l’autre.

Les sépararationistes sont des penseurs qui insistent sur le fait que les deux champs n’ont pas d’intersection. Que chacun s’occupe de son jardin et on restera en paix, affirment-ils. Les concordistes, en revanche prétendent que tout est intégré, en soulignant souvent que la science n’est qu’un aspect de notre vie. Elle doit donc être régie et subordonnée à la religion, et ne peut jouir d’aucune indépendance…

Nidhal Guessoum à Doha avec le Cheikh Yûsuf Al-Qaradâwî

Que pensez-vous d’Harun Yahya ou de Cheikh Zendani qui sont clairement pour des positions concordistes. Peut-on dire qu’ils sont dans une démarche réellement scientifique ?

Tous ceux qui connaissent bien la science, sa philosophie et son histoire, surtout moderne, se rendent compte en lisant les livres de Harun Yahya et de Cheikh Zendani, que ces derniers ne sont pas du tout dans une démarche scientifique. Ils ne reconnaissent pas les principes de falsifiabilité, ni de « peer review », à savoir l’obligation de soumettre ses travaux, ses hypothèses et ses résultats à la communauté scientifique pour qu’elle les dissèque, les confirme ou les rejette (si elle y trouve des failles ou des erreurs importantes).

Cheikh Zendani, par exemple, a déclaré avoir trouvé un remède au SIDA (à partir de certains hadiths, précise-t-il), mais il refuse de révéler ses méthodes et ses formules, ce n’est plus de la science ! Harun Yahya, quant à lui, a une démarche concordiste avec le Saint Coran en procédant à des sélections de phrases et d’images publiées par les scientifiques. Là aussi, ce n’est pas de la science, mais du bricolage !

Aucun scientifique rigoureux, qu’il soit musulman ou non-musulman ne prendra au sérieux les affirmations de Harun Yahya, de Cheikh Zendani (et de tant d’autres qui partagent leurs « méthodes », combien sont-ils aujourd’hui ?)

Vous êtes particulièrement critique à l’égard de « l’ijaz », le contenu scientifique miraculeux (dit-on) du Coran ?

Oui, c’est une théorie qui a émergé depuis maintenant un siècle environ et qui a pris une ampleur extraordinaire durant les trois dernières décennies. Au début on parlait plutôt d’« exégèse scientifique » du Coran, en tentant de faire appel à notre connaissance toujours renouvelée de la nature (par la science) afin de mieux comprendre certains versets du Coran, comme ceux qui évoquent les cieux, les étoiles, la lune et le soleil, les montagnes et les océans, etc.

Certes, c’est une idée respectable, encore faut-il ne pas faire d’amalgame et ne pas commencer à glisser… vers l’Ijaz. Car cette dernière (théorie) va beaucoup plus loin, en affirmant que les versets coraniques eux-mêmes contiennent des vérités scientifiques, que nous aurions découverts au cours de ces dernières décennies ou siècles derniers. C’est donc, dit-on, un miracle scientifique du Coran, une nouvelle preuve de son origine divine.

Je suis pour ma part très critique envers cette théorie pour plusieurs raisons :

1. Quand on regarde de plus près les analyses (concordistes) qu’effectuent ces Ijazistes des versets coraniques, on se rend très vite compte que leurs connaissances scientifiques sont superficielles, médiocres, erronées, ou même obsolètes. Par ailleurs, leurs interprétations des versets coraniques sont souvent tendancieuses, pour ne pas dire « tirées par les cheveux ».

2. Le Coran, comme je l’ai expliqué plus haut quant a l’objectif même de la religion, n’a jamais eu pour but de nous décrire la nature, surtout pas scientifiquement. Il y a donc un amalgame grave entre les deux systèmes de compréhension du « monde » (dans ses dimensions physique et métaphysique)

3. Cette théorie fausse notre conception du Coran en prétendant fixer les sens de certains termes (ici concernant la nature), alors que sur de nombreux sujets les (vrais) érudits sav(ai)ent que les versets sont le plus souvent équivoques, portant de multiples sens et permettant des lectures à des niveaux différents.

4. Enfin, quand on voit la quantité de livres, de CD, de DVD, d’émissions TV, de colloques, etc.. qui sont aujourd’hui dédiés à cette théorie, on prend conscience où et comment les énergies de la nation musulmane sont dirigées et gaspillées. On comprend alors pourquoi nous n’avançons pas dans le sens du progrès des sciences.

Pouvez-nous donner un exemple de verset coranique auquel les partisans de l’Ijaz cherche à lui conférer une teneur scientifique ?

Il y a quantités d’exemples. J’en ai cité un certain nombre dans un article en 2 parties que j’ai publié à ce sujet sur Oumma il y a deux ans : L'jaz 'Ilmiy : la « miraculosité scientifique » du Coran (1/2) et l'jaz 'Ilmiy : la « miraculosité scientifique » du Coran (2/2) ), et j’ai détaillé la question dans mon livre (Réconcilier l’Islam et la Science Moderne ), où j’y ai consacré un long chapitre.

Donnons cependant deux exemples frappants :

Premier exemple : un papier récent (présenté à un colloque international consacré à l’Ijaz) a voulu montrer que le verset de la Lumière (Sourate 24, Verset 35), un des versets les plus sublimes du Coran, donnant une métaphore à propos de Dieu. Ce verset parlerait en fait – et aurait donc devancé – l’invention de la technologie de l’énergie par la cellule d’hydrogène.

Second exemple : le fameux papier d’un professeur de physique de l’université de Ain-Shams en Egypte qui déduit la valeur de la vitesse de la lumière (299792.5 km/s selon son calcul) du verset coranique 32 : 5 (« Dieu réglemente l’affaire cosmique depuis les cieux jusqu’à la terre. Puis, cette affaire voyage jusqu’à Lui (c’est-à-dire à travers l’univers entier) en une seule journée, dont la mesure représente mille années de votre calcul »)… Je laisserai au lecteur le soin de lire le verset de la Lumière et de se demander si vraiment il contient une quelconque référence à l’énergie par la cellule d’hydrogène, et de consulter ma critique détaillée de la « déduction » de la vitesse de la lumière du verset ci-dessus dans mon livre.

Propos recueillis par la rédaction

 

Auteur d’un ouvrage de référence Réconcilier l’Islam et la Science Moderne , Nidhal Guessoum sera un des intervenants du séminaire Science et Islam organisé par Oumma.com du 2 au 4 juillet à Paris.

 

http://oumma.com/Islam-et-science-moderne-les

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