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 CHRONIQUE DES ERRANCES DE LA BATAILLE DE POITIERS ET DE LA CIVILISATION ANDALOUSE

25/3/2013

  • Par Bennani Karim Tajeddine

     

     

      « Ô toi qui cherches le chemin qui conduit au secret, reviens sur tes pas car c’est en toi que se trouve le secret tout entier  » (Ibn ’Arabi)

     

    1. Prologue

    Effectivement, c’est en retournant vers le passé que nous pouvons situer des dérèglements s’étant originellement produits dans les mécanismes de développement de la civilisation musulmane pour les dénouer en connaissance de cause. Sur la base du retour d’expérience, le Coran corrobore que les gens doués d’intelligence ont le rôle de planifier et enraciner progressivement les réformes correctrices des erreurs antérieures :

    « Dans leurs récits il y a certes une leçon pour les gens doués d’intelligence.  » Coran (12,111)

    Du même point de vue, le philosophe Pierre Gassendi réaffirme le rôle du passé comme lumière pour l’avenir : « L’histoire est véritablement la lumière de la vie, car non seulement elle chasse les ténèbres du passé et dissipe les confusions, mais encore elle arme l’esprit de ses exemples innombrables et lui fournit le moyen de voir et de comprendre, à l’aide du passé, ce qu’on doit attendre de l’avenir, quelle fin on doit attribuer à la vie  »

    Sans le moindre doute, en remontant vers le contexte de la bataille ultime d’expansion du Califat Omeyyade vers le cœur de l’Europe, il est possible de circonscrire les faiblesses récurrentes causant le reflux des sociétés musulmanes. Partant de ce point de vue, selon le processus de conquêtes mis en œuvre autrefois en direction de l’Europe, la bataille de Poitiers ou « bataille du Pavé des Martyrs » (en arabe : معركة بلاط الشهداء ) en constitue l’apogée. Elle eut lieu en octobre 732. Les différentes sources concordent pour la situer géographiquement sur le territoire de l’antique civitas de Poitiers, au nord du Poitou. La désignation arabe de la bataille, Pavé ou Chaussée des martyrs, permet de la localiser probablement sur l’ancienne voie romaine entre Poitiers et Tours.

     

    2. Cycle de vie de la civilisation musulmane andalouse 

    Rétrospectivement, après avoir investi le Maghreb, l’un des grands commandants des opérations y afférentes, Moussa Ibn Noussaïr, conseilla au Calife Omeyyade, Walid Ibn Abdelmalek, de poursuivre sans interruption les conquêtes vers l’Europe. Toutefois, craignant d’exposer l’armée aux risques de contrées mystérieuses encore inexplorées, le Calife recommanda plutôt d’étaler le processus en plusieurs phases.

    La péninsule Ibérique fut la case de départ, inaugurant l’horizon à huit siècles de présence musulmane ; du débarquement de Tarik Ibn Zayyad et de ses troupes en Andalousie, en 711, jusqu’à l’expulsion des Morisques, en 1609. Certainement, le retour d’expérience de cette épopée mémorable constitue encore le film extraordinaire d’enseignements sur les succès et échecs antérieurs. A l’instar de la reconstitution de la trajectoire des chocs de particules à grande vitesse par un accélérateur performant, il est dorénavant possible d’identifier les mêmes erreurs fatales périodiques menaçant l’existence de la civilisation musulmane dans le temps, à la lumière de la cartographie des forces et faiblesses du modèle réduit du cycle de vie de celle en Andalousie. Là, de nombreuses générations furent élevées au sommet de leur gloire, tandis que d’autres chutèrent vertigineusement dans l’abîme. Les premières firent l’effort de se conformer aux instructions du Prophète (Paix et Saluts de Dieu sur Lui), réussirent avec succès l’épreuve et la reconnaissance des générations postérieures, tandis que les autres succombèrent à l’attraction d’illusions des jouissances terrestres éphémères, symbolisée par le terme arabe expressif « Dounia », vision matérialiste réductionniste du monde. Ils n’eurent alors plus conscience qu’ils devaient poursuivre la noble mission de diffuser le Plan divin à l’ensemble de l’humanité. 

    A l’évidence, « La nature a horreur du vide » : si les croyants ne sont en mesure de mettre résolument en œuvre le Plan divin, les partisans du Parti adverse, celui de Satan, prennent automatiquement la relève et le veau d’or par les cornes pour imposer un ordre mondial inverse, plutôt réduit au sous-ensemble du monde matériel, « Dounia », dénigrant l’invisible et le Rendez-vous incontournable du dernier jour, le Jour du Jugement dernier, au cours duquel chaque être humain devra nécessairement rendre des comptes sur le bilan de ses actions, en bien ou en mal, de l’épreuve de son passage sur Terre. 

     

    3. Période des Gouverneurs en Andalousie

    S’agissant de la première ère en Andalousie, il convient de rappeler que durant quarante-deux ans, de 718 à 760, elle fût directement administrée par 22 gouverneurs successifs, nommés par le Calife Omeyyade en fonction à Damas. Généralement, la durée de deux ans de fonction était rarement dépassée pour deux raisons duales : soit, la plupart tombaient martyrs dans l’effort de conquêtes du territoire français, ou soit certains tombaient victimes de complots et de coups d’état dus à un autre point faible : celui de compétitions malsaines gravitant autour de l’amour maladif du pouvoir.

    Il n’en demeure pas moins que cette période mémorable se distingua néanmoins par plusieurs points forts. Le premier fut la diffusion rapide de l’Islam en Andalousie. Une fois les piliers et institutions de l’Etat mises en place et en œuvre, les musulmans enseignèrent les valeurs divines fondamentales aux autochtones. Au commencement, la population de l’Andalousie était pauvre et illettrée, mais au fur et à mesure qu’elle assimilait les principes de l’Islam, elle se soumettait justement au Créateur conformément à un repère autorisé, complet et réglementant toutes les affaires de la vie. La foi et les piliers étant clairement définis, l’adoration du Créateur et les rites en succédant affranchissaient du carcan religieux complexe des prédécesseurs. Le nouveau référentiel mit en œuvre une législation souple et équitable couvrant la politique, l’administration, le commerce, l’agriculture, la bonne éducation, l’éthique et la modestie des chefs. Le gouvernant et le gouverné étaient soumis aux mêmes lois. Du point de vue social, en dépit du rapport de force, sachant que « … L’Arabe est non supérieur au non Arabe », les premiers arabes ne vantèrent guère leur lignée ni constitué de ligue, les citoyens furent considérés sur le même pied d’égalité. Le Coran corrobore que la piété est la valeur divine suprême et la mesure réelle de la noblesse de l’être humain :

     « … Le plus noble d’entre vous pour Dieu est le plus pieux  » Coran (49,13)

    Autrement dit, sans complication et simplement, la piété demeure l’unique norme ordonnant la valeur, en « noblesse », de chaque être humain. Le racisme et le tribalisme furent clairement abolis en même temps que les droits universels de l’être humain proclamés par le célèbre hadith du Prophète (Paix et Saluts de Dieu sur lui) :

    « Toutes les coutumes païennes, je proclame, sont désormais abolies. L’Arabe n’est pas supérieur au non Arabe. Vous êtes tous les fils d’Adam, et Adam était fait de limon. En vérité, tous les musulmans sont frères, Vous ne viderez plus vos querelles dans le sang comme à l’ère de l’ignorance ! Souvenez-vous d’Allah dans vos rapports avec les femmes. Comme vous avez des droits sur elles, elles ont des droits sur vous. Chacun d’entre vous doit tenir pour inviolable jusqu’au jour du jugement, le sang, les biens et la réputation d’autrui. »

    Positivement, les musulmans mirent fin aux différences entre races et classes. Ils furent religieusement tolérants et ne touchèrent guère aux lieux de culte. Des églises furent vendues à des prix exorbitants et transformées en mosquées. En revanche, quand les gens du livre refusaient d’en céder, nulle contrainte et ils en gardaient souverainement la propriété. Partant de l’exemplarité, conséquence du point fort de la cohérence entre la conformité aux instructions du Prophète (Paix et Saluts de Dieu sur lui), le comportement et les faits, en quelques années, de nombreux européens-andalous se convertirent massivement à l’Islam. Les nouveaux adeptes, surnommés mozarabes, constituèrent les contingents les plus importants des troupes des conquêtes suivantes. A l’évidence, les Berbères et les Arabes étaient minoritaires par rapport à la population Ibérique. Ils épousèrent femmes parmi les autochtones et s’y fondirent. Une nouvelle génération en succéda dont le père était Arabe ou Berbère et la mère Andalouse. Cette riche expérience convergea alors vers la génération de fusion, dite des « Muwaladin », trait d’union entre races et classes partageant en commun la même foi que l’Imam de l’humanité, Ibrahim (Saluts de Dieu sur lui).

    De ce point de vue, le Coran rappelle que le Projet « Islam » n’est guère l’œuvre d’illuminés, mais la concrétisation du vœu sincère de l’Imam de l’humanité, Ibrahim (Saluts de Dieu sur lui) envers son fils Ismaël (Saluts de Dieu sur lui) et sa descendance, exaucé en temps opportun par Allah- Le Très-Haut : 

    « Notre Seigneur ! Envoie l’un des leurs (En l’occurrence, le Prophète, de la descendance d’Ismaël) comme messager parmi eux, pour leur réciter Tes versets, leur enseigner le Livre et la Sagesse, et les purifier. Car c’est Toi certes le Puissant, le Sage !  » Coran (2,129)

    « Il ne vous a imposé aucune gêne dans la religion, celle de votre père Ibrahim, lequel vous a déjà nommés « Musulmans » avant (ce Livre) » Coran (22,78)

    « [Et rappelle-toi] quand ton Seigneur eut éprouvé Ibrahim par certains commandements, et qu’il les eut accomplis, le Seigneur lui dit : « Je te désigne comme Imam (dirigeant religieux et spirituel) de toute l’humanité ». - « Et parmi ma descendance (aussi) ? » demanda-t-il (auront-ils aussi le même statut ?). - « Mon engagement (promesse), dit Allah, ne s’applique pas à ceux qui commettent l’injustice (c.à.d. oppression, tyrannie, répression, extermination). ». Coran (2,124)

    Les témoignages, ci-après, traduisent la mise en œuvre de l’Imamat d’Ibrahim (Saluts de Dieu sur lui), à travers sa postérité, via la branche ismaélienne :

    « L’Espagne, esclave de rois théologiens et d’évêques belliqueux, recevait à bras ouverts ses envahisseurs (…). En deux années les Arabes s’emparèrent de ce que l’on mit sept siècles à leur reprendre. Ce n’était pas une invasion qui s’imposait par les armes, c’était une société nouvelle qui poussait de tous les côtés ses vigoureuses racines. Le principe de la liberté de conscience, pierre angulaire sur laquelle repose la vraie grandeur des nations, leur était cher. Dans les villes où ils étaient les maîtres, ils acceptaient l’Eglise du chrétien et la Synagogue du juif. » 
    « La conquête arabe fut un bien pour l’Espagne ; elle produisit une importante révolution sociale, elle fit disparaître une grande partie des maux sous lesquels le pays gémissait depuis des siècles (…). Les Arabes gouvernaient selon la méthode suivante. Les impôts étaient tout à fait réduits par rapport à ceux des gouvernements précédents. Les Arabes enlevèrent aux riches la terre qui, partagée en immenses domaines de la chevalerie, était cultivée par des fermiers-serfs ou esclaves mécontents, et la répartirent également entre ceux qui travaillaient le sol. Les nouveaux propriétaires la travaillèrent, pleins de zèle et en obtinrent de meilleures récoltes. Le commerce fut libéré des limitations et des lourdes taxes qui l’écrasaient, et se développa notablement. Le Coran autorisait les esclaves à se racheter moyennant un dédommagement équitable, et cela mit en jeu de nouvelles énergies. Toutes ces mesures provoquèrent un état de bien-être général qui fut la cause du bon accueil fait au début de la domination arabe » 
    « Beaucoup des traits dont s’enorgueillit l’Europe moderne lui sont venus de l’Espagne musulmane. La diplomatie, le libre-échange, l’ouverture des frontières, les techniques de la recherche universitaire, de l’anthropologie, l’étiquette, la mode, les divers types de médecine, les hôpitaux, tous sont venus de cette grande ville parmi toutes. L’Islam médiéval fut une religion d’une tolérance remarquable pour son temps, permettant au Juifs et aux Chrétiens de pratiquer librement leur culte, un exemple qui ne fut, malheureusement, pas suivi en Occident durant des siècles. Ce qui est remarquable c’est la mesure dans laquelle l’Islam fait partie de l’Europe depuis si longtemps, tout d’abord en Espagne, puis dans les Balkans, et la mesure dans laquelle il a contribué si largement à la civilisation que nous tous considérons trop souvent, à tort, comme uniquement occidentale. L’Islam fait partie de notre passé et de notre présent, dans tous les domaines de l’activité humaine. Il a aidé à créer l’Europe moderne. Il fait partie de notre propre héritage et ne s’en distingue pas »

     

    4. Conquête de la France - Bataille de Poitiers

    Progressivement, depuis la conquête de Tarik, après avoir constitué un espace maitrisé et assuré les arrières depuis la Péninsule Ibérique, par couches concentriques, le même processus fut étalé en direction de la Gaule. Les gouverneurs successifs engagèrent de grandes campagnes militaires mûrement planifiées.

    Vers 720, le Calife Omeyyade Omar Ibn Abdelaziz (Miséricordes de Dieu sur lui), connu pour son amour de la justice et de la charité, nomma Assamh Ibn Malik Al Khulani comme gouverneur de l’Andalousie. A juste titre, ce choix fut judicieux, car ce dernier, outre qu’il craignait Le Créateur, était également un stratège hors pair. Au commencement de sa mission, seule la ville d’Arbunna (Narbonne) en France était conquise. Au fil du temps, il entama plusieurs campagnes au-delà et conquit le sud-ouest de la France et la côte d’Azur, dont notamment Nice. Plus tard, son armée longea la Garonne, annexa toutes les villes situées sur son passage et stationna aux portes de Toulouse. Durant plusieurs années, les musulmans contrôlèrent la région et menèrent des incursions extensives. Assamh finit ses conquêtes et déploya des instructeurs pour enseigner l’Islam dans la partie investie. Toutefois, une résistance imprévue, orchestrée par le Duc d’Aquitaine, Eudes, entrava les initiatives de progression. Lors d’escarmouches, Assamh périt en martyr vers la fin de l’année 724. 

    D’autres gouverneurs suivirent le même Agenda dont notamment le brillantissime commandant ’Anbassa Ibn Suhaym (Miséricordes de Dieu sur lui) qui réussit l’exploit de parvenir jusqu’aux portes de Paris. Il gouverna l’Andalousie entre 725 à 729. Il reprit le flambeau et la progression vers la Gaule, mais changea de stratégie et des routes empruntées par ses prédécesseurs. La nouvelle manœuvre permit alors de conquérir Avignon, de remonter progressivement la vallée du Rhône et d’occuper Autun. Pertinemment coordonnée, l’armée musulmane traversa plus de 70 % du territoire français avec une habileté imprédictible. ‘Anbassa stationna ses troupes dans la ville de Sens, située à 30 Km de Paris. Néanmoins, lors de son retour vers l’Andalousie, ‘Anbassa (Miséricordes de Dieu sur lui) trépassât en martyr.
    Plusieurs gouverneurs succédèrent après sa mort. Cependant, parmi eux, Al Haytham Al Kulabi brisa l’exemplarité et l’esprit de cohésion régnant entre musulmans. Négativement, il privilégiait aveuglément les arabes et son clan sur tous les autres. Or, jamais personne n’avait auparavant osé enfreindre l’esprit d’unité régnant entre peuples et tribus différents en Andalousie. En peu de temps, des discordes tribales et raciales s’ensuivirent. Ils alimentèrent plus tard l’esprit néfaste de discordes de l’épopée malheureuse des rois des taïfas. Comme revers de la médaille du climat de méfiance vantant la supériorité raciale, des combats sporadiques s’enclenchèrent entre Arabes, Ibères et Berbères dont les nouvelles finissaient par parvenir aux gouvernants de la Gaule. 
    Toutefois, « Après la pluie, le beau temps ». Après cet épisode anachronique au regard des principes égalitaires de l’Islam, un homme sage et stratège, Abderrahmane Al Ghafiqi (Miséricordes de Dieu sur lui), retourna la situation et remédia intelligemment au contexte malsain injustement instauré. Il fut le gouverneur du rassemblement qui mit terme aux dissensions internes et unifia les rangs. Comme le printemps parmi les saisons, il fit de nouveau revivre l’extraordinaire esprit communautaire originel de l’ère Andalouse en cohérence avec la loi divine universelle qu’il n’existe nulle différence entre les êtres humains, si ce n’est par la piété.

    Quand Abderrahmane Al Ghafiqi parvint à catalyser une synergie consensuelle entre les habitants de l’Andalousie, basée sur la foi en Dieu et autour de valeurs communes, il entreprit énergiquement le processus d’extension des territoires vers la France. Cependant, en vue d’en découdre définitivement avec toute résistance, il demanda des renforts qui vinrent nombreux, notamment des territoires les plus proches. L’armée fut confortée alors par des troupes variées ; principalement d’Ibères et de Berbères convertis et d’arabes originaires du Moyen Orient. Du point de vue historique, la campagne d’Abderrahmane Al Ghafiqi fut la meilleure en préparation, la plus structurée et finalement décisive pour mettre le paquet et rallier l’Europe au Califat. A titre de comparaison, alors que l’Andalousie fut conquise avec douze milles combattants environ, par Tarik Ibn Zayyad, tout au plus dix-huit milles en comptant les renforts ; là, pour assurer sans le moindre risque la conquête de la France, une armée monumentale de plus de 50 mille soldats fut mise sur pied. Elle franchit les Pyrénées. Comme une tempête foudroyante du désert, elle déferla en trombes sur Arles, Bordeaux et Toulouse.
    Du côté adverse, déterminé à défendre son territoire, le Duc Eudes riposta avec bravoure à l’offensive. Mais cette fois-ci, la consistance de l’échiquier des combats ne lui permit guère de se mesurer avec une armée bien préparée et résolument déterminée qu’il battit précipitamment en retraite. Il tenta de semer ses assaillants en suivant le cours de la Garonne. Or, résolu à en finir définitivement avec toute résistance, Abderrahman le poursuivit sans relâche. Finalement, il le rattrapa entre la Garonne et la Dordogne. Il lui infligea une lourde défaite. Perdant la bataille, le Duc en ressortit néanmoins indemne. Il eut le temps de fuir. Sans avoir le choix, il demanda alors secours à un allié de dernière chance en la personne de Charles Martel. 
    Dans la seconde moitié du VIIe siècle, la dynastie des Mérovingiens gouvernait les Francs (Une partie de la France), mais l’autorité des rois s’étant affaiblie, le pouvoir était plutôt détenu par les maires du palais (genres de premier ministre), dans les deux royaumes de l’époque : l’Austrasie à l’est, avec Metz pour capitale, la Neustrie-Bourgogne à l’ouest, avec Paris pour capitale. A cette époque, Charles Martel était l’unique maire de palais pour l’Austrasie et la Neustrie. Il fut surnommé « Martel » par le pape, car, comme un marteau, il donna le coup de grâce à la progression des musulmans vers le cœur de l’Europe. Auparavant, il ambitionnait d’étendre davantage son pouvoir à toute la Gaule, mais l’Aquitaine lui échappait encore. En plus, ses relations avec le Duc Eudes furent plutôt difficiles. Ce dernier gouvernait de manière autoritaire son vaste territoire et voulait conserver son indépendance. Or, dorénavant menacé, le Duc n’avait plus d’autre solution que d’implorer le secours de Charles Martel. Combattant en Germanie, ce dernier accepta de lui venir en aide, à condition qu’il fasse acte d’allégeance.

    Entretemps, après avoir remporté la victoire sur les troupes d’Eudes, l’armée d’Abderrahmane Al Ghafiqi ne trouva plus aucun obstacle. Elle pénétra profondément en territoire Français jusqu’à Poitiers. Quoique malveillants, des témoignages commentent cette traversée historique tumultueuse. Les musulmans étaient surnommés alors « Sarrasins », terme hérité du latin « Sarracenus » (lui-même hérité du grec « Sarakenoi »), désignant un peuple nomade d’Arabie du IIe siècle. Un chroniqueur bourguignon en relate le récit : « (…) Les Sarrazins, selon leur coutume, s’avancèrent en ravageant sans relâche les provinces de l’Empire, les Sarrazins commirent d’effroyables ravages(…) »

    Géographiquement, Poitiers est à la distance d’environ mille Km de Cordoue et cent Km de Paris. A l’évidence, eu égard aux victoires successives, l’armée musulmane avait accumulé d’immenses richesses. Or, depuis Cordoue, les butins fabuleux transportés le long du trajet suscitèrent la convoitise des soldats. Malheureusement, ils firent ressurgir le spectre des dissensions entre musulmans de différentes origines. Craignant l’injustice dans le partage, certains réclamèrent prématurément leur part du butin, tandis que d’autres exigèrent exagérément le retour en Andalousie pour le mettre en lieu sûr. Mais Abderrahmane Al Ghafiqi (Miséricordes de Dieu sur lui) fut intransigeant. Il rappela que leur mission n’avait guère pour but de récolter des butins, mais de faire connaitre au monde la sagesse sublime de l’adoration de Dieu l’Unique, sans associés. Il incita alors l’armée à persévérer et entreprit une marche triomphale vers Poitiers.

    Cependant, une fois sur place, le schisme tant redouté ressurgit menaçant l’unité psychologiquement mobilisatrice pour la bataille. L’armée s’essaima en clans ethniques rivaux mutuellement méfiants (Berbères, Arabes, Espagnols, Portugais…). En plus, l’envoûtement du butin atteignit son point culminant de sorte que chaque clan craignait son usurpation par les autres. 

    Paradoxalement, dans l’ensemble, se fiant à leur grand nombre, ils furent d’emblée assurés du succès. Bien entendu, jamais une armée aussi bien structurée, de surcroît riche en moyens humains, chevaux et équipements, ne fut mise sur pied à partir de l’Andalousie. Emportés par l’orgueil du nombre, ils s’illusionnèrent qu’ils mettraient rapidement en pièces l’armée franco-aquitaine. Par contre, ce qu’ils redoutaient le plus, non à la manière gauloise, que le ciel leur tombe sur la tête, mais que le partage équitable du butin n’ait pas lieu après la victoire inéluctable. 
    Du côté de la résistance, répondant à la requête du Duc Eudes et après avoir réuni une armée considérable de l’ordre de 400 milles hommes, Charles Martel s’achemina vers Poitiers. Sans le moindre doute, il avait déjà connaissance des points faibles des sarrasins, de leurs coutumes et des dissensions internes autour des butins. En particulier, il sut sans équivoque l’information clé de l’emplacement des butins aux arrières de l’armée, défendus par une garde dédiée. Sur ces entrefaites, il attendit patiemment que l’ennemi soit gorgé encore plus de butins afin de réduire sa mobilité. 
    Pendant une semaine, les combats entre les deux belligérants se limitèrent à quelques escarmouches dans la région de Poitou. Finalement, l’offensive définitive fut déclenchée le samedi 25 octobre 732. La bataille du « Pavé des Martyrs » dura dix jours et fut extrêmement violente. Au début, à l’instar de la bataille d’Ouhoud, l’armée musulmane combattait avec témérité, ardeur, foi et en rangs unis. Elle bénéficiait du retour d’expérience dans la rapidité de mouvement et la flexibilité des troupes sur le champ de bataille. Centrée sur la foi et les lois divines, elle semblait invincible. 
    Entretemps, conscients des butins fabuleux détenus par les musulmans, Charles Martel et le Duc Eudes mirent à exécution une ruse subtilement fructueuse. Ils se concentrèrent sur le talon d’Achille de l’ennemi. Négativement, l’enseignement des batailles antérieures ne servit guère de mise en garde récurrente pour celles postérieures. Alors que l’armée musulmane donnait réellement du fil à retordre à l’armée Franco-Aquitaine ; soudain, prenant à revers l’armée d’offensive, le Duc Eudes, commandant un détachement, contourna le champ de bataille, se dirigea en grande pompe vers le convoi des butins et commença par piller les richesses amassés. Cette incursion fortuite sema promptement la zizanie et provoqua une brèche béante sur le front principal. Les guerriers de la foi ne décelèrent guère à temps le piège tendu pour briser leur symbiose combative. Ceux en première ligne quittèrent brusquement leurs postes pour sauver le butin, tandis que ceux qui en avaient la garde, terrorisés, fuyaient vers l’avant. Comme pris dans le piège infernal de sables mouvants, les uns et les autres s’enlisèrent alors dans une confusion chaotique dramatique. L’armée se désintégra selon une réaction en chaine incontrôlable. 
    La manœuvre franco-aquitaine, la même actualisée et sans cesse améliorée dans le temps, porta rapidement ses fruits. Elle détourna l’attention des combattants de la foi vers le camp des richesses matérielles. A l’instar du revirement de la bataille d’Ouhoud, le rapport de force ne tarda pas à s’inverser instantanément. L’armée adverse encercla les musulmans et en élimina à volonté ceux pris dans le piège. Le coup de grâce fut donné alors au moment où une flèche mortelle transperça le commandant de dernière chance, Abderrahman Al Ghâfiki, comme pour rappeler de nouveau que la mission divine est constamment, hiérarchiquement plus importante que les passions infinies de l’âme !!! 
    Comme revers de la médaille, la bataille de Poitiers combina entre les erreurs des batailles d’Ouhoud et de Hunaïn où, malgré 50 milles combattants armés jusqu’aux dents, la France devint un espace étroit irrespirable acculant à la fuite vers le sud de l’Europe :

    « Et [rappelez- vousle jour de Hunayn, quand vous étiez fiers de votre grand nombre et que cela ne vous a servi à rien. La terre, malgré son étendue vous devint bien étroite ; puis vous avez tourné le dos en fuyards. » Coran (9,25)

    A l’issue de cette dernière mésaventure, les rescapés revinrent en Andalousie, sans jamais tenter une reconquête d’envergure. A l’évidence, si les musulmans avaient triomphé à Poitiers, « toute l’Europe aurait été musulmane ». Anatole France regretta ce revirement du destin et mentionna dans « La Vie en fleur » : « M. Dubois demanda une fois à Mme Nozière quel était le jour le plus néfaste de l’Histoire. Mme Nozière ne le savait pas. C’est, lui dit M. Dubois, le jour de la bataille de Poitiers quand en 732, la science, l’art et la civilisation arabes reculèrent devant la barbarie franque. » 

    Côté occidental, la bataille de Poitiers eut un retentissement légendaire pour la foi chrétienne. Les chroniqueurs du IXe siècle l’interprétèrent comme un jugement décisif de Dieu en faveur du christianisme en Europe. Après cette victoire, Charles Martel sortit de l’ombre et gagna le respect du pape, des chrétiens et des Francs. Grâce à son aura acquise sur le compte des sarrasins, il engagea le processus d’unification du royaume de France. A la mort du roi Mérovingien, Thierry IV, il évita officiellement de lui désigner un héritier. Par manœuvres et détours, il aménagea les conditions de la succession dynastique au profit de sa filiation. Ses descendants fondèrent alors la dynastie des Carolingiens en référence au terme latin « Carolus » honorant le nom de Charles Martel comme sauveur de l’Europe du péril « vert ». A titre de rappel, ce fut son petit-fils, le célèbre Charlemagne qui initia la reconquête du sud de la France, poursuivie sans relâche par les espagnols plus tard sous l’appellation de « Reconquista » pour expulser définitivement les musulmans hors d’Europe. A la mémoire du défenseur de l’Europe, Charles Martel fut inhumé dans la basilique Saint Denis, n’ayant pas été roi durant son existence, même s’il en détenait les attributs. 

    Après coup, ce fut son fils, Pépin le Bref, qui entérina officiellement légitimité de la nouvelle dynastie. Il s’allia au pape pour écarter définitivement le dernier Mérovingien, Childeric III, de toute présomption au trône. Il se fit alors élire roi à Soissons en 751 par l’évêque saint Boniface et conforta son rang royal en se faisant directement couronner par le Pape à Saint Denis en 754. Plus tard, tous les rois de France répéteront le même geste symbolique en montant sur le trône.

     

    5. Rois des taïfas « Moulouk al-tawaïf »

    En dépit de leur échec à la bataille de Poitiers, les musulmans andalous ne cédèrent guère et résistèrent... Ils demeurèrent une trentaine d’années en Gaule et conservèrent longtemps les territoires de Septimanie. Cependant, à part quelques razzias de routine, ils ne se hasardèrent plus massivement vers le nord. Tant bien que mal, ils se maintinrent plusieurs siècles dans la péninsule ibérique, mais chaque fois qu’il y avait des dérives, ils eurent à subir alors les offensives brutales de croisades successives d’extrémistes chrétiens. 
    Entretemps, entre flux et reflux, plaque tournante entre l’Occident et l’Orient, l’Andalousie devint prospère grâce à l’intensité d’échanges commerciaux tous azimuts. Dans ses côtés positifs, la civilisation correspondante engendra des savants talentueux qui enrichirent le Patrimoine universel de l’humanité, notamment par la rationalité qui fut la sève enrichissante de la Renaissance européenne. Au gré des siècles, les musulmans recueillirent une profusion de butins et de biens. Néanmoins, les deux fléaux : richesses et clanisme pénétrèrent profondément les cœurs. Ils alimentèrent la réaction en chaine de divisions entre musulmans. Les tribus arabes et berbères ne cessèrent de se disputer la partition des richesses fabuleuses en circulation. Aujourd’hui encore, la psychosociologie du phénomène est tellement bien ancrée qu’elle s’est métamorphosée en pieuvre géante dotée d’une infinité de réseaux tentaculaires invisibles et invincibles s’accaparant la circulation des butins, dont ceux de la corruption. 
    Bon an, mal an, entre le rayonnement spectaculaire et les crises obscures de succession des gouvernants de l’Andalousie, l’étoile des musulmans déclinait du zénith de sa splendeur vers un coucher crépusculaire paralysant. Au fil des saisons, elle ne cessait de ternir en raison des dissensions internes. D’innombrables prétendants à l’héritage des Omeyyades menacèrent l’existence de la civilisation Andalouse. A l’instar du héros burlesque de la bande dessinée mettant en scène l’ambitieux grand vizir (« Iznogood/anglais : is no good »), chacun aspirait à devenir « calife » à la place du « Calife » !!!
    Ce fut à partir du 11e siècle que le Califat Omeyyade de l’Andalousie traversa des crises sévères ayant débouché finalement à sa dissolution pure et simple. L’empire éclata en une trentaine de principautés gouvernées par les familles princières essentielles dont : Banou Abbad à Séville ; Banou Dhinnoun à Tolède ; Banou Jawher à Cordoue ; Banou Hammoud à Grenade et voisinages ; Banou Houd à Saragosse, etc. Le plus puissant de chaque famille se proclamait roi, même d’un très petit état, et se donnait un surnom honorifique que les poètes devaient mettre en valeur par rapport aux autres. En pareil cas, l’une des menaces les plus virulentes susceptible de mener au désordre de la civilisation (Siba) fut la perte de vue d’une gouvernance unifiée assurant la cohérence globale. A cette époque, l’Andalousie devint dorénavant divisée entre une multitude de pouvoirs concurrents, chacun prétendant représenter l’authentique Califat. Ce fut l’historien Ibn Hayyan qui désigna ces potentats par la fameuse appellation de « Moulouk al-tawaïf » (« seigneurs des provinces », rois des taïfas). Cette formule reprenait en langue arabe des subdivisions territoriales, dites satrapes, établis autrefois par Cyrus le Grand dans le cadre de l’aménagement territorial de l’empire des Perses. La lutte virulente pour l’hégémonie atteignit son paroxysme depuis les années quarante du 11e siècle. Le plus ambitieux fut le célèbre seigneur de Séville, Al Mou’tamid Ibn ‘Abbad, qui fut le plus énergique pour imposer son leadership aux autres. Il inaugura une pratique qui devint courante par la suite dans le monde arabe. En l’absence du respect d’une éthique musulmane commune, les « Iznogood » semèrent malheureusement la zizanie et la désunion. Pour la première fois, le jeu d’alliance s’appuya sur la demande d’assistance des princes chrétiens. Ces derniers, ambitionnant de réussir l’idéal de la « Reconquista », comprirent bien évidemment l’enjeu et opposèrent malicieusement les uns contre les autres. Une fois les rois des taïfas réduits à néant, sous les offensives des adversaires, les territoires musulmans furent brusquement réduits au huitième de la superficie globale de la péninsule Ibérique. Le roi de Castille, Alphonse VI, souverain chrétien le plus puissant d’Espagne, fut certainement le premier à comprendre le point faible des arabes sans les affronter directement. Il réussit à les manœuvrer, à les opposer mutuellement et à les affaiblir jusqu’à les dissoudre. Les conquêtes chrétiennes culminèrent avec la capitulation de Tolède en mai 1085. Ce fut là une perte tragique après plus de trois siècles et demi d’Islam qui eut un retentissement considérable tant dans toute la Chrétienté que dans le monde musulman. Fort de ses succès, au cours de la même année, Alphonse VI envoya un de ses capitaines castillans, Alvar Fanez de Minaya à Séville demander au roi poète, Al Mou’tamid Ibn ‘Abbad de faire acte d’allégeance et de devenir son vassal. En colère, le roi poète répondit par la célèbre formule selon laquelle il préférait « être chamelier au Maghreb que porcher en Castille … » 
    Entretemps, deux dynasties berbères, les Almoravides et les Almohades (AlMourabitine et Al Mouwahiddine) devinrent très puissantes au Maghreb et assurèrent la relève en Andalousie. Compte tenu de la faiblesse des rois des taïfas, les Almoravides réussirent à les éliminer et à mettre en même temps terme à la « Reconquista ». L’Empereur Almoravide Youssef Ibn Tachfine débarqua en Espagne. Une bataille bien orchestrée lui suffit alors pour remettre de l’ordre et poursuivre l’existence de la civilisation. Toutes les armées chrétiennes réunies (Alphonse VI de Castille, Sanche d’Aragon et de Navarre et Raymond de Barcelone) subirent une cuisante défaite à Sagrajas, connue sous le nom de « Zallaqa ». L’Andalousie musulmane eut alors longue vie, surmontant la maladie mortelle du scénario des « rois des taïfas ». 
    En raison des jeux troubles et des détours, le plus important des rois des taïfas, Al Mou’tamid Ibn ‘Abbad, fut destitué par Youssef Ibn Tachafine. Il fut exilé et emprisonné au Maroc en 1091, dans un village perdu, « Aghmat », situé à 16 km de l’actuel Marrakech. A l’instar du corps du pharaon, un mausolée existe aujourd’hui pour rappeler sa mémoire et en même temps la raison de la fin du cycle de vie de la civilisation musulmane andalouse : 
    « Eh bien, Nous allons te sauver aujourd’hui quant à ton corps, afin que tu sois un signe pour ceux d’après toi.- Et cependant beaucoup de gens vraiment sont inattentifs à nos signes ! » Coran (10,92)
    Comme poète, il laissa à la postérité des odes nostalgiques rappelant sa grandeur passée. Il se donna comme exemple en tant que victime du revirement soudain du destin. Après la grandeur, la décadence. Sans doute, comme signe divin relatif au scénario négatif du clanisme, le plus symbolique des rois des taïfas mourût dans des conditions déplorables, comme le dernier des bagnards, quatre ans plus tard en prison. 


    Mausolée de Al Mou’tamid Ibn ‘Abbad à Aghmat

    En d’autres termes, le point faible essentiel du scénario « des rois des taïfas » est la cause de graves crises récurrentes. Il n’y a pas de peine à vérifier que les grandes pertes de l’histoire : Tolède, Andalousie, Palestine, Irak… le même comportement tribal est l’un des talons d’Achille périodique du monde arabo-musulman ! 
    Du même point de vue, avant le démantèlement du dernier Califat musulman, celui des ottomans, dans un mémorandum, destiné à Sir Edouard Gret, Ministre britannique des Affaires étrangères en 1916, Thomas Edouard Chapman, alias Laurence d’Arabie, vanta magistralement les avantages du tribalisme arabe pour les intérêts de l’impérialisme :
    « L’activité du Chérif Hossein semble s’exercer à notre avantage. En effet, elle vise nos objectifs immédiats : l’éclatement du bloc islamique, et la défaite et le démembrement de l’Empire Ottoman. D’ailleurs, les Etats que le Chérif créerait pour remplacer les Turcs seraient aussi inoffensifs à notre égard que la Turquie l’était elle-même avant de devenir un jouet des Allemands. Les Arabes sont encore plus instables que les Turcs. Si nous savons nous y prendre, ils resteront à l’état de mosaïque politique, un tissu de petites principautés jalouses, incapable de cohésion. »

    Il n’y a pas de doute qu’au cours du processus actuel du nouvel ordre mondial, le scénario « des rois des taïfas » est déjà mis subtilement en œuvre visant secrètement chaque pays musulman conformément à la spécificité de sa psychosociologie en vue de le désintégrer selon une réaction en chaine calculable. Des plans préétablis existent déjà pour morceler chaque pays en petites principautés jalouses, incapables de cohésion !!! 

     

    6. La chute du dernier Royaume de Grenade

    La période critique du retournement du rapport de force s’accéléra notamment après l’effondrement de la dynastie almohade. En moins de quarante ans, les musulmans perdirent la partie essentielle de l’Andalousie. Les Espagnols conquirent successivement les régions défaites : Baeza en 1227, Majorque en 1229, Badajoz en 1230, Cordoue en 1236, Valence en 1238, Xativa en 1244, Carthagène en 1245, Jaén en 1246, Séville en 1248 et Murcie en 1266. Les reconquêtes consécutives convergèrent à circonscrire les derniers territoires musulmans à l’extrême sud de la péninsule ibérique, rassemblés dans le cadre du Royaume de Grenade.

    Au terme ultime de la dernière reconquête armée, des batailles terrifiantes furent engagées pour défendre corps et âme le dernier bastion musulman. Néanmoins, après l’unification des royaumes d’Aragon et de Castille, la puissance des Espagnols devint suffisamment écrasante et intenable au fil du temps. Finalement, en le jour funeste du 2 janvier 1492, le dernier Sultan du Royaume de Grenade, Abou ‘Abdallah, connu par « Boabdil », remit les clés de souveraineté aux détenteurs du Royaume d’Espagne : Ferdinand II d’Aragon et Isabelle 1ère de Castille. La légende rapporte que sur le chemin de l’exil, plein de tristesse et de chagrin, à l’endroit historiquement connu par « le dernier soupir du maure », Boabdil dirigea un dernier regard bouleversant vers la capitale de son royaume perdu. Soudain, il eut de la peine à se retenir et éclata en sanglots emportés. En colère, sa mère proféra la célèbre phrase immortalisant en peu de mots la fin de la présence officielle des musulmans en Europe :

    « Pleure comme une femme un Royaume que tu n’as pas su défendre comme un homme ! ».

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    Reddition de Boabdil le 2 janvier 1492 : remise des clés de Grenade 
    A Ferdinand et Isabelle (Tableau Fransisco Pradilla y Ortiz

    Par leur mariage, Ferdinand II d’Aragon et Isabelle 1ère de Castille s’étaient engagés à recouvrir l’indépendance de la péninsule ibérique. Ils eurent la chance et la reconnaissance de l’Eglise Catholique. La reconquête de Grenade leur valut magistralement la consécration par le pape Alexandre VI qui leur accorda le titre honorifique de « Rois Catholiques ».

    A titre de rappel, au Moyen Age, pour réduire le bétail à nourrir en hiver, il était de coutume de l’abattre en automne. La viande recueillie était salée et assaisonnée d’épices pour assurer sa conservation pour le long terme. Or, ces épices venaient de très loin, des « Iles d’épices », l’Inde d’aujourd’hui. Durant des siècles, pour s’en procurer, les Européens n’avaient d’autre choix que de passer par la tutelle des musulmans contrôlant toutes les routes vers l’Extrême Orient. Au XIVe siècle, les Européens étaient à la recherche d’une nouvelle route des Indes par la mer. Ils contournèrent l’Afrique jusqu’à l’océan Indien. 

    Or, lors de la reconquête de Grenade, comme par hasard, un personnage célébrissime était remarquable à la cour. Il s’agit de Christophe Colomb implorant, à plusieurs reprises, Isabelle de Castille de financer son projet maritime invraisemblable. Sa requête s’accordait avec les ambitions royales visant à s’affranchir définitivement du monopole des musulmans sur les routes des marchés d’épices. Etant entendu que les épices représentaient le nerf de guerre de l’économie mondiale de l’époque à l’instar du pétrole aujourd’hui. La reine fut séduite par cette folle expédition pouvant contourner les lieux de souveraineté musulmane, en traversant l’océan Atlantique pour débarquer en Asie des épices. Néanmoins, elle le faisait patienter en attendant l’issue de la bataille. Dans ses écrits, Christophe Colomb témoigna avoir assisté à la reddition et au départ de Boabdil. Les événements mémorables de l’histoire sont probablement des signes divins porteurs d’enseignements et d’avertissements.

    A l’évidence, après son triomphe sur les musulmans de Grenade, la reine put recueillir les butins de l’« Alhambra ». Disposant de moyens financiers considérables, elle reçut Christophe Colomb. Il lui donna son accord pour entreprendre son projet hors du commun ouvrant l’horizon à de nouvelles conquêtes. Coïncidence ou événement inscrit en lettres d’or sur le livre magistral du destin ? La même année, lorsque Christophe Colomb débarqua dans le Nouveau Monde, il crût avoir atteint les Iles d’épices. Il se trompait. Mais cette quête permit toutefois la découverte spectaculaire du vaste continent de l’Amérique. En l’occurrence, il n’est pas déraisonnable de soupçonner que les butins amassés lors de la prise de Grenade contribuèrent financièrement à la découverte du continent américain. Une civilisation imposante mourut, tandis qu’une autre se préparait à la naissance et le continent européen à la Renaissance.

    En référence au traité de capitulation de Grenade, l’histoire garde encore en mémoire des décisions capitales prises, notamment dans les pires moments de la civilisation musulmane grenadine. En harmonie avec le célèbre dicton : « Lorsque le bateau coule, les rats quittent la cale », lors d’une reddition, il est courant que chaque vaincu cherche à sauver sa peau plutôt que de garder l’esprit de corps pour le meilleur et le pire. Or, ce ne fut pas le cas pour la civilisation musulmane andalouse agonisante. Même lorsqu’elle allait purement et simplement disparaître, il convient de garder en mémoire la position de principe prise par le roi Boabdil, grâce aux avis éclairés de savants musulmans ayant participé à la rédaction du Traité de capitulation. Une soixantaine de clauses le composaient dont l’une requérait l’engagement de la royauté d’Espagne à respecter la communauté juive, composante de la société grenadine. Or, juste après l’abdication, les deux souverains ne laissèrent guère d’autre choix aux juifs que la conversion au catholicisme ou l’expulsion. Un tribunal religieux, l’Inquisition, fut mis rapidement sur pied pour pourchasser les faux convertis. En peu de temps, la décision d’expulsion fut mise à exécution à partir du 31 mars 1492. Les célèbres buchers incendiaires de l’inquisiteur Torquemada semèrent la panique. Soumis à un climat oppressant de terreur, cent soixante mille juifs fuirent hâtivement la péninsule ibérique en direction de l’Afrique du nord et des territoires de l’empire ottoman. 

    Quant aux musulmans, les plus aisés eurent le temps de s’installer dans les cités urbaines du Maghreb. Entre autres, six mille familles riches s’installèrent à Fès, dont celle de Boabdil. Selon les écrits de l’historien Tlemcénien Al-Maqqari , Boabdil y mourut en 1532 ou 1533, tandis que ses descendants, en 1627, y vivaient dans des conditions financières déplorables et le dénuement parmi des pauvres anonymes de Fès. Quant à ceux restés en Espagne, les plus chanceux dont les plus qualifiés, dans le cadre d’une politique de transfert progressif des connaissances des métiers de fonctionnement de la société grenadine, furent tolérés le temps de former la relève parmi les chrétiens. Toutefois, dans le droit fil de la politique de pureté de sang mise en œuvre pour débarrasser l’Europe des religions impures, des persécutions pesantes se succédèrent comme les vagues de l’océan contre les moins chanceux. Le 14 février 1502 un édit fut promulgué obligeant également les musulmans à choisir entre la conversion ou l’exil. Ceux qui ne purent partir se convertirent apparemment au catholicisme. Sous le nom sectaire de Morisques, ils furent parqués dans d’importants ghettos contrôlables. Dans des conditions dramatiques, le 22 septembre 1609, le roi d’Espagne, Philippe III, promulgua l’expulsion des derniers descendants des populations musulmanes. Comme prémisse aux futurs génocides des civilisations précolombiennes (Incas, Aztèques, Mayas…), l’ultime péripétie de la présence musulmane en Europe se termina tragiquement dans l’intolérance la plus abjecte. 

     

    1-_Embarquement_des_Morisques_au_Grao_de_Valence
     Expulsion des Morisques (Septembre 1609) : Embarquement au port du Grao à Valence

     

    7. Epilogue

    Comme synthèse, il convient de retenir que depuis la bataille Poitiers, non seulement les musulmans ne purent plus progresser vers l’Europe, mais en plus la plupart des préjudices récurrents commis à leur encontre prirent naissance du cœur même de ce continent. Depuis lors, l’enseignement périodique, sonnant comme une trompette stridente au gré des siècles, est d’abord de respecter les conditions préalables de probité pour mériter de gouverner sur les autres civilisations, dont la plus importante est l’exemplarité. C’est une loi divine qui ne changera jamais : « Telle est l’ancienne règle de Dieu et tu ne trouveras jamais de changement à la règle de Dieu.  » Coran (48,23)

    Or, juste à la case de départ de la conquête de l’Europe, comme épreuve préalable extrêmement difficile, prélude à la gouvernance mondiale, la caverne des trésors s’ouvrit précocement aux musulmans. A l’instar des fruits interdits cueillis inconsciemment par le premier couple humain, sans avoir pu surmonter la tentation de l’essai préliminaire, les musulmans andalous succombèrent également prématurément à la séduction irrésistible des richesses, se les disputèrent et furent trompés. A l’exception des périodes fastes, depuis cette bataille jusqu’à la perte de Grenade, les musulmans furent franchement détournés de leur mission.

    Selon mon opinion, et Dieu est le plus Savant, la bataille de « Ballât Ash-Shuhada » demeure encore une référence à méditer avant de mettre en œuvre une quelconque renaissance sérieuse de la civilisation musulmane sur des bases solides. Cette bataille charnière du projet originel de conquête du vieux continent synthétisa brillamment les points faibles essentiels entravant la gouvernance des musulmans sur les autres peuples : l’amour du butin, l’amour maladif du pouvoir, l’orgueil du nombre, le racisme et le clanisme. Au fil du temps, un cocktail Molotov de points faibles supplémentaire s’y additionna en série arithmétique de sorte que l’alcool, le sexe, la musique, les folles nuits de perdition et tout maléfice attracteur narré dans les contes des mille et une nuits ne cessèrent d’affaiblir les cœurs.

    Entretemps, quoique les valeurs de l’Islam fussent propagées avec succès dans le monde, la tendance au matérialisme progressait paradoxalement, imperceptiblement, éclipsant les lumières des cœurs. Dans un Hadith Kudsi, il est rapporté qu’Allah, Le Très Haut décrit la splendeur du cœur en tant que merveilleux réceptacle de Ses lumières : « Ni Mes Cieux et ni Ma terre ne me contiennent, mais le cœur de mon serviteur fidèle peut Me contenir. »

    Naturellement, il est logique qu’en réduisant les valeurs humaines à l’infime sous ensemble du « monde matérialiste »/(Dounia), les croyants ne peuvent guère espérer hisser le flambeau de la foi ni encore moins celui du rayonnement de la civilisation. Ce qui implique que tant que les musulmans hiérarchisent leur valeur selon ce repère déchu, ils ne peuvent espérer remplir correctement leur mission.

    La parabole coranique de l’âne supportant une lourde charge, mais constamment inconscient de ce qu’il porte, s’applique en réalité à toute société monothéiste se détournant de sa mission :

    « Ceux qui ont été chargés de la Thora mais qui ne l’ont pas appliquée sont pareils à l’âne qui porte des livres. Quel mauvais exemple que celui de ceux qui traitent de mensonges les ve

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