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 Pourquoi les États arabes se taisent sur la question palestinienne?

18/11/2012

سبحانك اللهم و بحمدك أشهد أن لا إله إلا أنت أستغفرك و أتوب إليك

Les États arabes et la question palestinienne

Depuis la chute de l’Empire Ottoman, le sort du monde arabe est lié à celui de la Palestine, non l’inverse. La Palestine s’est retrouvée en effet au coeur de l’idée d’unité arabe qui a émergé avec la Pre­mière Guerre mon­diale. Elle est au centre du combat natio­na­liste arabe depuis l’entre-deux-guerres et en même temps la Palestine n’occupe qu’une place secondai- re face à la priorité des nou­veaux États arabes, celle de construire leur propre État.

Une idée répandue dans une cer­taine his­to­rio­graphie cou­rante et dans la pro­pa­gande israé­lienne pré­sente la Nakba pro­voquée par l’incurie et par le manque de soutien des pays arabes à la cause pales­ti­nienne. C’est un débat inap­proprié : la Palestine est devenue une question arabe à l’heure du refus d’Israël et au moment où les États arabes se sont crispés dans leur refus d’Israël. Il faut dire aussi que tous les régimes arabes ont été désta­bi­lisés par la défaite en Palestine. Les pou­voirs arabes ont été dis­cré­dités et ren­versés pour la plupart. La jeune géné­ration de ces États, engagés dans une véri­table mission contre l’impérialisme, a mis en place des régimes mili­taires, pré­parant en quelque sorte la dérive poli­cière de ces États dans les années soixante et soixante-dix. En même temps, la défaite arabe de Palestine a entraîné la nais­sance et l’utilisation des mythes pales­ti­niens. Ceux-ci ont servi à légi­timer, par la suite, les nou­veaux régimes arabes. La Palestine fait l’objet de sur­en­chère de la part des pays arabes : c’est un moyen facile de mobi­li­sation natio­na­liste, en tout cas, un moyen faci­lement utilisé par les régimes arabes, à l’heure même où les défaites suc­ces­sives des armées arabes conduisent le mou­vement pales­tinien à vouloir s’émanciper de la tutelle des États arabes.

Il y a donc un paradoxe à voir la Palestine au coeur d’un débat poli­tique interne des États arabes et à per­cevoir d’autre part la montée de l’affirmation d’un projet poli­tique pales­tinien autonome, ce dernier ayant pour but de se détacher des enjeux régionaux arabes. En fait, le mou­vement national pales­tinien est étroi­tement dépendant des États arabes depuis la création de l’OLP et jusqu’à l’écrasement actuel de l’Autorité pales­ti­nienne. Le pro­cessus d’Oslo consa­crait le choix d’une stra­tégie : celle de l’autonomisation du mou­vement pales­tinien par rapport aux États arabes, un choix centré sur le ter­ri­toire pales­tinien. L’échec du pro­cessus d’Oslo montre peut- être la vanité d’une telle stratégie.

Nous ten­terons de montrer l’évolution de la question de la Palestine dans la défi­nition de la poli­tique des États arabes de la Nakba jusqu’à Oslo : des doutes, en par­ti­culier de la monarchie hachémite, sur l’existence même d’une question pales­ti­nienne jusqu’au consensus apparent sur l’État palestinien.

La Nakba ou la négation de la Palestine

Dans cette pre­mière partie, nous ferons un rappel his­to­rique néces­saire de la période anté­rieure à 1948.

Des accords Faysal-Weizmann à la Révolte pales­ti­nienne de 1936 : la nais­sance d’une question palestinienne

La question de la recon­nais­sance d’une identité pales­ti­nienne dis­tincte s’est posée pour les États arabes. À l’origine, la Palestine a été sim­plement consi­dérée par les ara­bistes et les par­tisans de Faysal, le chef de la révolte arabe pendant la Pre­mière Guerre mon­diale, comme la Syrie du Sud. Faysal reven­dique la Palestine au nom des enga­ge­ments des Alliés et comme faisant partie du grand royaume arabe syrien ins­tallé à Damas depuis octobre 1918. La Palestine fait même l’objet de reven­di­ca­tions ter­ri­to­riales de Faysal. Ce dernier joue des intrigues de la Grande-Bretagne qui a essayé de rap­procher les haché­mites et les sio­nistes afin d’écarter la France du Levant.

Ce sont les négo­cia­tions entre Faysal et Weizmann, diri­geant de l’organisation mon­diale sio­niste, opérées à Londres à la fin de l’année 1918. Or, le texte est ambigu parce que la tra­duction arabe et anglaise dif­fèrent. Cet accord, signé le 3 janvier 1919, par lequel Faysal cède du lest sur la question pales­ti­nienne avec les sio­nistes, insiste sur la parenté raciale entre Juifs et Arabes et la néces­saire col­la­bo­ration des Arabes et des sio­nistes en vue de la réa­li­sation de leurs aspi­ra­tions, telle qu’elle est prévue par la décla­ration Balfour. Dans ces accords Faysal-Weizmann, la question d’un État juif n’est néan­moins pas for­mulée de manière explicite.

Dès 1920, se pose la question de la Palestine pour les Arabes. Le Congrès syrien de Damas pro­clame en 1920 l’indépendance de la Syrie avec Faysal pour roi. La Palestine est incluse dans la Syrie arabe et les Pales­ti­niens espèrent une Syrie unifiée sous Faysal qui pourrait les sauver des intérêts et des convoi­tises fran­çaises et bri­tan­niques. On aboutit cependant à la nais­sance en 1921 de la Trans­jor­danie, séparée de la Palestine, à l’intérieur même du mandat bri­tan­nique attribuée à Abdallâh. Bien qu’il n’ait récupéré que la Trans­jor­danie, le frère de Faysal vise tou­jours la Palestine et est prêt à s’entendre avec les sio­nistes qui reven­diquent la Trans­jor­danie comme partie de la Palestine. En octobre 1921, Abdallâh entame ainsi des négo­cia­tions avec les sio­nistes et propose même à Weizmann de recon­naître un foyer juif en Palestine en échange d’un trône qui lui serait accordé sur la Trans­jor­danie et la Palestine. De ce moment datent les ambi­tions haché­mites sur la Palestine avec le projet de la Grande Syrie ou « croissant fertile ». Celui-ci englo­berait la Palestine et appor­terait une solution à la question juive dans le cadre d’une auto­nomie concédée aux Juifs à l’intérieur d’un grand royaume arabe hachémite. Ce projet suscite évidemment l’inquiétude des autres pays arabes et des hommes poli­tiques pales­ti­niens, syriens et libanais.

On peut dire que dès l’entre-deux-guerres les États arabes ont joué un rôle croissant dans la vie poli­tique pales­ti­nienne. À la suite des émeutes de 1929, le mufti de Jéru­salem est entré en contact avec les États arabes et le monde musulman. Ben Gourion tente de négocier avec les res­pon­sables arabes pales­ti­niens, mais également avec les natio­na­listes arabes, comme le Libanais Riad al-Solh, fon­dateur de la Répu­blique liba­naise, en faveur de la création d’une Palestine juive au sein d’une grande confé­dé­ration arabe. Au moment de la révolte de 1936, les pays arabes, l’Égypte, l’Irak, l’Arabie saoudite, la Trans­jor­danie, s’alignent sur la Grande-Bretagne et poussent les Pales­ti­niens à accepter le fameux Livre Blanc bri­tan­nique de 1939. Malgré l’écrasement de la révolte pales­ti­nienne, les États arabes appuient donc la puis­sance bri­tan­nique. La création de la Ligue des États arabes, avec le pro­tocole d’Alexandrie en octobre 1944, s’inscrit dans la même logique. Offi­ciel­lement chargée de défendre les droits de la Palestine arabe, elle consacre en fait la vic­toire des adver­saires des haché­mites. En fin de compte, il s’agit d’un duel entre les monar­chies ira­kienne et trans­jor­da­nienne et leurs oppo­sants dans lequel la Palestine n’est qu’un paravent. Le seul objectif de l’Égypte dans la création de la Ligue des États arabes est de contrer les ambi­tions haché­mites et d’empêcher une annexion de la Palestine par Abdallâh.

Dès le début, le mou­vement national pales­tinien a donc été mis sous la tutelle des États arabes, comme le montre d’ailleurs le choix en novembre 1945 du premier repré­sentant pales­tinien à la Ligue arabe par le gou­ver­nement syrien. Le Haut Comité arabe, qui avait disparu à la fin de la révolte arabe, réap­paraît de la même manière à la fin de l’année 1945 à l’initiative des Syriens et sous la tutelle de la Ligue des États arabes.

1948 : un engagement à reculons ?

Il n’y a pas d’engagement arabe avant le 15 mai 1948, c’està-dire avant la pro­cla­mation de l’État d’Israël. S’il faut faire bien attention à ne pas réduire la pre­mière guerre de Palestine, avant le 15 mai, à un simple épisode de la guerre israélo-arabe, il faut bien dis­tinguer deux guerres de Palestine. L’expulsion des Pales­ti­niens est presque achevée avant le 15 mai 1948, donc avant même la pro­cla­mation offi­cielle de l’État d’Israël. Elle n’est pas le résultat de la fai­blesse mili­taire des États arabes ou du manque de conviction poli­tique des États arabes. C’est seulement la deuxième guerre de Palestine qui est perdue par les États arabes : ces der­niers perdent la guerre de recon­quête de la Palestine. Les Pales­ti­niens n’ont donc pas perdu leur terre parce que des régimes arabes « vendus » auraient voulu les abandonner.

Les États arabes, très vite inquiets de la poli­tique amé­ri­caine, prin­cipal soutien au nouvel État hébreu dès 1945, ont néan­moins lar­gement ter­gi­versé. Le nouveau pré­sident amé­ricain Truman ne res­pecte en effet pas les pro­messes de Roo­sevelt. Les Amé­ri­cains avaient en par­ti­culier promis aux Arabes de les consulter avant toute décision concernant la Palestine. Or Truman fait pression sur les Anglais pour accorder cent mille cer­ti­ficats d’émigration aux Juifs d’Europe, en premier lieu aux sur­vi­vants des camps d’extermination nazis. De la même façon, ils font pression pour la sup­pression du Livre Blanc bri­tan­nique de 1939. En face, la Ligue arabe se montre très timide. Pré­oc­cupée de la question pales­ti­nienne depuis sa fon­dation, elle reven­dique un État pales­tinien uni­taire majo­ri­tai­rement arabe, mais elle se montre impuis­sante en raison des divi­sions entre les États membres et par­ti­cu­liè­rement entre la Jor­danie, l’Égypte et l’Irak. Le cas du mufti de Jéru­salem en est une illus­tration : celui-ci n’est pas soutenu par la Ligue, alors qu’il fait office de chef du mou­vement pales­tinien. Les États arabes s’opposent vai­nement au plan de partage de l’ONU du 29 novembre 1947. Les deux Grands - Amé­ri­cains et Sovié­tiques - imposent le vote. Sur les treize États qui ont voté non, l’essentiel est ainsi constitué des pays arabes.

La Nakba n’est pas le résultat de la fai­blesse des forces mili­taires arabes, mais il ne faut pas occulter le double jeu de la Trans­jor­danie. Le roi Abdallâh voit dans l’affaire pales­ti­nienne le moyen de réa­liser son projet de grand royaume arabe. Il va uti­liser les adver­saires du mufti de Jéru­salem à cette fin, en affirmant même secrè­tement aux auto­rités sio­nistes son projet d’autonomie juive dans le cadre d’un grand royaume arabe. Au début de l’année 1946, le roi déve­loppe l’idée d’un partage à l’amiable de la Palestine entre Jor­da­niens et sio­nistes. Il refuse donc tout État pales­tinien formé sous la direction du mufti de Jéru­salem dans le cadre du plan des Nations unies qui pré­voyait un État pales­tinien. En sep­tembre 1947, Abdallâh propose de nouveau aux sio­nistes un partage à l’amiable de la Palestine que ces der­niers acceptent. Les Anglais ne sont d’ailleurs pas opposés à ce projet : celui-ci aurait pu per­mettre l’entrée de l’armée jor­da­nienne dans la partie arabe de la Palestine le 15 mai 1948, c’est-à-dire à la date de la fin du mandat bri­tan­nique, les Jor­da­niens s’engageant à ne pas entrer dans la partie juive de la Palestine. Il y a donc une entente tacite des Jor­da­niens et des sio­nistes pour qu’il n’y ait pas d’État pales­tinien arabe en 1948.

Il faut bien observer d’autre part la fai­blesse et l’ambiguïté des autres États arabes. Le mufti ne s’y trompe pas : pour lui dès 1947, l’indépendance de la Palestine arabe passe par la lutte contre les États arabes. Ceux-ci se montrent inactifs face au plan Dalet. L’état-major israélien voulait ainsi faire partir les popu­la­tions arabes de la partie donnée aux Israé­liens dans le plan de partage. Lors de l’épisode de la chute de Haïfa et de Jaffa en avril 1948, les États arabes ne bougent pas. Ce n’est qu’à la fin du mois d’avril qu’ils com­mencent à réagir face à l’ampleur de l’exode de la popu­lation pales­ti­nienne. Ils entrent en guerre le 15 mai 1948 à contre-coeur, se méfient des inten­tions d’Abdallâh et fina­lement s’engagent dans la guerre, non pour pré­server les droits des Pales­ti­niens mais sim­plement afin d’éviter l’expansion ter­ri­to­riale de la Jor­danie. Abdallâh ne sou­haite quant à lui qu’un simu­lacre de guerre visant à jus­tifier les annexions de la Palestine arabe par la Trans­jor­danie. Les divi­sions des États arabes en mai 1948 expliquent l’absence de coor­di­nation entre leurs armées et leur fai­blesse face à l’armée israélienne.

Il y a bien eu duplicité d’Abdallâh : il a rejeté tous les plans de la Ligue arabe, a cherché à éliminer toute pos­si­bilité d’un État pales­tinien indé­pendant et à imposer le fait établi de l’annexion jor­da­nienne. La monarchie hachémite se montre en fait très réa­liste face à l’état des forces en pré­sence et ne se fait aucune illusion sur la capacité des armées arabes à résister à celle d’Israël. Le roi de Trans­jor­danie ren­contre d’ailleurs clan­des­ti­nement Golda Meir dès le 10 mai 1948, donc avant même la pro­cla­mation de l’État hébreu, pour dis­cuter des fron­tières futures des États jor­danien et israélien. Une fois que l’armée jor­da­nienne s’est emparée de la Cis­jor­danie en juin 1948, Abdallâh n’a qu’une obsession : mettre fin à la guerre pour pré­server à la fois ses annexions et son armée.

Cette défaite s’explique par la fai­blesse mili­taire des États arabes et surtout par leur situation inté­rieure. En 1948, ces États tout nou­vel­lement déco­lo­nisés ne peuvent orga­niser une inter­vention efficace arabe en Palestine. L’Irak connaît des désordres poli­tiques et écono­miques, c’est pourquoi il n’envoie que quelques déta­che­ments mili­taires qui seront placés à Naplouse. L’Égypte connaît des grèves ; son armée est mal équipée après le refus d’accepter l’aide bri­tan­nique afin de pré­server l’indépendance du pays. L’Égypte est enfin confrontée à la situation du canal de Suez où se trouvent encore des troupes bri­tan­niques, l’Égypte envoie donc peu de troupes en Palestine. La Syrie, comme le Liban, tout nou­vel­lement indé­pen­dants en 1945, n’ont pas de véri­table armée, la France n’ayant pas voulu constituer une armée indé­pen­dante. En dernier lieu, l’Arabie saoudite dispose d’une petite armée, mais celle-ci est d’abord chargée de main­tenir l’ordre dans la péninsule.

Les jalousies entre Égyp­tiens, Syriens, Saou­diens et même entre haché­mites ira­kiens et jor­da­niens, expliquent que les Arabes refusent toute médiation et amé­na­gement du plan de partage. Car ils craignent un agran­dis­sement ter­ri­torial de la Jor­danie. Tout ceci explique l’effondrement des armées arabes en 1948 lors de ce qu’on a appelé la « guerre des dix jours ». Pour sauver les appa­rences, les États arabes ins­tallent un gou­ver­nement arabe de la Palestine à Gaza en octobre 1948, reconnu par tous les membres de la Ligue arabe, à l’exception notable de la Jor­danie. Mais ce gou­ver­nement est dépourvu de tous moyens et dépend étroi­tement de l’Égypte. Les Jor­da­niens répliquent d’ailleurs immé­dia­tement en convo­quant un congrès de notables pales­ti­niens à Amman. Le résultat de cette division arabe est l’isolement des forces égyp­tiennes face à l’attaque israé­lienne dans le Néguev et le désastre des armées égyp­tiennes. La Jor­danie exploite alors la défaite de l’Égypte pour occuper la région d’Hébron, délaissée par les troupes égyp­tiennes repliées sur le sud du front. Abdallâh en profite également pour chasser le gou­ver­nement arabe de Palestine, parti s’exiler au Caire, et convoque un nouveau congrès de notables pales­ti­niens à Jéricho afin de voter l’union de la Cis­jor­danie et de la Trans­jor­danie, le 1er novembre 1948.

Cet ensemble de fac­teurs explique les conces­sions, les abandons, les com­pro­mis­sions même des armis­tices signés par la Jor­danie, l’Égypte ou la Syrie en 1949 sur la question de Palestine. Ces armis­tices consacrent le fait accompli israélien mais aussi arabe et jor­danien. La Syrie garde encore le contrôle sur toute une petite bande de ter­ri­toire au nord de la Palestine. Le chef de l’État syrien, H. Zaïm, arrivé au pouvoir après un coup d’État, proche des États-Unis, propose un traité de paix à Israël en échange de l’annexion de ces ter­ri­toires pales­ti­niens à la Syrie. Il propose même de ren­contrer Ben Gourion et accepte d’accueillir deux cent cin­quante mille réfugiés pales­ti­niens pour prix de ces ter­ri­toires. Le refus d’Israël de négocier anéantit ces projets.

Dès 1949, les États arabes pou­vaient donc chercher à négocier un accord avec Israël en dépit de la perte de la Palestine, en pro­fitant du fait que les forces natio­nales pales­ti­niennes étaient détruites, que la popu­lation pales­ti­nienne était placée sous le contrôle de l’autorité mili­taire israé­lienne ou de la police des États arabes, jor­danien et égyptien. Cela signifie que dès 1949, les États arabes ont accepté l’existence de l’État d’Israël et l’installation des réfugiés pales­ti­niens dans leurs États, en échange de quelques conces­sions ter­ri­to­riales que pour­raient leur faire les Israé­liens, même si ces der­niers n’ont jamais cherché à négocier.

Il faut cependant se garder d’une vision trop sché­ma­tique : les États arabes eux-mêmes ont été bou­le­versés par la défaite de Palestine. Celle-ci a radi­calisé la poli­tique inté­rieure des États arabes, en par­ti­culier en Syrie et en Égypte. Les régimes ont été dis­cré­dités : le roi Farouk en Égypte ou les gou­ver­ne­ments libanais et syriens issus de l’indépendance. La défaite a vu le triomphe des mou­ve­ments radicaux ou natio­na­listes, comme les Frères musulmans par exemple en Égypte. Les notables qui étaient au pouvoir depuis 1945 en Syrie ou en Égypte ont été écartés parce qu’ils avaient négligé l’armée. Les offi­ciers qui avaient com­battu en Palestine ont rejeté la faute de la défaite sur ces classes diri­geantes qui avaient obtenu l’indépendance contre la France ou la Grande-Bretagne. Puisque la défaite de Palestine entraîne de facto la montée de l’armée dans la vie poli­tique ainsi que des mino­rités musul­manes en son sein, l’armée va pro­voquer des bou­le­ver­se­ments poli­tiques dans ces États. En Syrie, la défaite de Palestine entraîne ainsi en mars 1949 le premier coup d’État militaire.

Une autre consé­quence de cette défaite est le choix de négocier avec Israël de manière séparée. Dès 1949, la Syrie du pré­sident Zaïm, cherche ainsi à ren­contrer Ben Gourion pour négocier un traité de paix séparé avec Israël. C’est surtout le cas de la Jor­danie qui craint par-dessus tout que le combat des mou­ve­ments pales­ti­niens s’étende au-delà de la fron­tière de la Cis­jor­danie et atteigne le royaume jor­danien. D’autre part, Abdallâh veut abso­lument intégrer la popu­lation pales­ti­nienne dans son royaume et cherche à négocier avec les Israé­liens. Cela devait lui coûter la vie. Alors qu’il devait ren­contrer les Israé­liens à Jéru­salem le 20 juillet 1951, il est assassiné aupa­ravant à la mosquée d’Al-Aqsa. L’échec d’Abdallâh prouve que toutes les formes de com­promis avec le mou­vement sio­niste sont inutiles puisque Israël refuse toutes les conces­sions pro­posées plus ou moins secrè­tement par les Arabes.

Der­nière consé­quence à long terme pour les États arabes : la question des réfugiés est omni­pré­sente depuis 1949 au sein des États arabes. Ceux-ci recon­naissent de facto le plan de partage lors de la confé­rence de Lau­sanne de 1949. En échange du droit de retour, que les Israé­liens refusent, les Arabes se montrent très conci­liants sur l’accueil des réfugiés pales­ti­niens. Les Syriens se disent prêts à accueillir trois cent mille réfugiés, l’Irak trois cent cin­quante mille, des pro­po­si­tions fina­lement très proches de celles des États-Unis qui envi­sa­geaient l’installation d’environ cinq cent mille réfugiés dans les États arabes. L’Égypte ou la Jor­danie mul­ti­plient les contacts secrets avec Israël. Les États arabes pro­posent à Israël de recon­naître l’État hébreu et d’établir des rela­tions de bon voi­sinage en échange de conces­sions ter­ri­to­riales favo­rables aux États arabes au détriment des droits des Pales­ti­niens et du ter­ri­toire accordé à la Palestine dans le plan de partage de l’ONU. La Jor­danie songe à un cor­ridor qui aurait rejoint la Jor­danie à la Médi­ter­ranée et l’Égypte à l’extension de son ter­ri­toire jusqu’à la mer Morte.

L’intransigeance d’Israël empêche à nouveau la réa­li­sation de ces projets et explique que les États arabes renoncent à tout accord avec l’État hébreu. La crainte de heurter les opi­nions publiques arabes, de plus en plus hos­tiles à des rela­tions avec Israël, les pousse également. Mais les États arabes se retrouvent dans l’incapacité de faire face aux flots de réfugiés pales­ti­niens qu’ils ont eux-mêmes accueillis. Ces États, tout nou­veaux, ne peuvent offrir des ser­vices sociaux de santé ou d’éducation à ces réfugiés et sont contraints de faire appel à des aides exté­rieures, notamment des Nations unies, comme l’UNRWA. Ces réfugiés connaissent une faible inté­gration dans les sociétés arabes, facteur de désta­bi­li­sation ulté­rieure de ces pays.

Dans une deuxième partie, nous verrons comment la question de Palestine a néan­moins fait partie du dis­cours ara­biste et idéo­lo­gique des pays arabes, mais est restée essen­tiel­lement un élément du dis­cours arabe.

La Palestine noyée dans l’arabisme (19491970)

La seule voie du nassérisme

La Palestine n’a pas eu d’autre choix que de suivre Nasser et la voie du nas­sé­risme. Le rapport entre les États arabes et la question pales­ti­nienne reste d’abord l’occupation, il ne faut pas l’oublier, de la Palestine arabe, Cis­jor­danie et Gaza, par des États arabes. Les intérêts stra­té­giques des États arabes l’emportent avant tout, c’est-à-dire pour la Jor­danie, la création d’un cor­ridor pour la Médi­ter­ranée, pour l’Égypte la question du canal de Suez. Les dis­cus­sions sur un accord de non-agression avec Israël pré­valent avant tout autre consi­dé­ration palestinienne.

Cela explique la question de la Cis­jor­danie annexée offi­ciel­lement le 24 avril 1950 par le Par­lement jor­danien. La Ligue arabe reconnaît de facto cette annexion, bien que cela ne soit pas une recon­nais­sance de jure, de droit. En fait la Ligue prend la décision de consi­dérer la Palestine rat­tachée à la Jor­danie comme un dépôt à res­tituer quand la Palestine sera libérée… Et le gou­ver­nement arabe de Palestine dis­paraît à cette occasion. De même pour Gaza, l’Égypte cherche à contrer les ambi­tions du mufti de Jéru­salem et à imposer son autorité sur tous les ter­ri­toires contrôlés par l’Égypte.

Les forces poli­tiques pales­ti­niennes sont réprimées, non par les Israé­liens, mais par les forces poli­cières et mili­taires arabes, en premier lieu en Jor­danie. Toute la poli­tique hachémite repose sur la volonté d’intégrer les Pales­ti­niens à l’État jor­danien. L’État hachémite cherche à empêcher, en par­ti­culier, les infil­tra­tions de com­mandos pales­ti­niens en Israël pour éviter des repré­sailles israé­liennes de plus en plus sévères, en par­ti­culier la fameuse unité 101 com­mandée par le général Sharon, auteur d’un mas­sacre en octobre 1953 à Kibya. Et donc, afin d’empêcher ces repré­sailles israé­liennes, la Légion arabe met en place une répression de plus en plus sévère contre les Pales­ti­niens. La répression en Jor­danie est efficace mais d’un autre côté, elle aliène les Pales­ti­niens qui accusent les Jor­da­niens de col­la­bo­ration avec Israël : c’est donc l’échec de la poli­tique d’intégration et d’assimilation des Pales­ti­niens au royaume hachémite qui visait à la natu­ra­li­sation, à l’octroi de pas­se­ports et à l’intégration dans l’administration jordanienne.

La consé­quence directe de cet échec est le maintien d’une identité pales­ti­nienne dis­tincte de l’identité arabe jor­da­nienne avec l’adhésion des Pales­ti­niens aux partis d’opposition pro­gres­sistes jor­da­niens par oppo­sition à la poli­tique de Hussein, comme le Baas, le Parti com­mu­niste, le Parti socia­liste national ou encore les partis nas­sé­riens. Cet enga­gement s’oppose en tout cas aux choix pro-occidentaux de Hussein, qui s’est lancé de 1952 à 1957 dans une répression des partis poli­tiques et des mou­ve­ments pales­ti­niens. Hanane Ash­raoui raconte bien dans son livre, La Paix vue de l’intérieur, comment son père qui militait dans un parti poli­tique jor­danien a été arrêté, mis en prison, par l’armée jor­da­nienne en 1957, comment elle a vécu cette injustice de la répression jordanienne.

Il faut donc voir les faux-semblants de l’union arabe der­rière la cause pales­ti­nienne. La Palestine est tout à la fois le théâtre des riva­lités arabes et le champ de la radi­calité arabe. Le conten­tieux israélo-syrien sur la Palestine est ainsi révé­lateur des ambi­tions syriennes. D’un côté la Syrie pro­clame son soutien à la cause pales­ti­nienne, et d’un autre côté, elle propose de négocier secrè­tement avec Israël, de par­tager les zones fron­ta­lières contestées et de renoncer à une partie de la terre de Palestine contre l’accès aux eaux du Jourdain.

Tandis qu’on observe la radi­ca­li­sation du dis­cours des diri­geants arabes, qui dénoncent la poli­tique du fait accompli d’Israël, le dis­cours n’aboutit pas à un soutien du mou­vement national pales­tinien. Or ce dis­cours ne se radi­calise en fait qu’après le refus israélien de négocier avec les États arabes. Les véri­tables conten­tieux israélo-arabes ne concernent en réalité pas la Palestine. Ce sont les litiges nés de la deuxième guerre de Palestine, comme le Néguev, le Golfe d’Aqaba, les eaux du Jourdain, le canal de Suez et les zones démi­li­ta­risées, mais point la question de Palestine.

La question de Palestine reste néan­moins intégrée dans l’arabisme, mais cet ara­bisme est exclusif : il n’y a pas de question pales­ti­nienne pro­prement dite. Pour le parti Baas, la question pales­ti­nienne n’est qu’un tout petit aspect du combat révo­lu­tion­naire. Le régime baa­siste syrien, qui prend le pouvoir en 1963, est un régime bel­li­ciste et va ainsi uti­liser la question de Palestine dans son pro­gramme révolutionnaire.

Les années 1950-60 voient le triomphe de l’idéologie nas­sé­riste dans tout le Proche-Orient. La poli­tique arabe de Nasser s’appuie sur une orga­ni­sation poli­tique pales­ti­nienne, mais pro­nas­sé­rienne, le MNA, le Mou­vement natio­na­liste arabe, fondé par Georges Habache. Ce mou­vement qui refuse toute conci­liation avec Israël, est tourné vers la dia­spora pales­ti­nienne, mais n’est pas un orga­nisme pro­prement pales­tinien, mais pan­arabe. Pour ce mou­vement, la lutte de libé­ration de la Palestine doit passer par la réa­li­sation de l’unité arabe. La libé­ration de la Palestine est donc ren­voyée à un futur très lointain. Le MNA fait bien sûr le jeu de l’Égypte. L’attitude de la Répu­blique arabe unie (union de la Syrie et de l’Égypte en 1958) sur la question pales­ti­nienne est explicite. Alors que le mufti de Jéru­salem propose à Nasser le rat­ta­chement de la Palestine à la Répu­blique arabe unie en février 1958, ce dernier refuse, car il nie toute repré­sen­ta­tivité du mufti de Jéru­salem et du Haut-Comité arabe. En fait Nasser ne veut pas créer un gou­ver­nement pales­tinien en exil, il veut seulement dis­poser d’un organe pales­tinien sou­tenant sa poli­tique au Proche-Orient. De même, Nasser refuse l’instauration d’une Répu­blique pales­ti­nienne pro­posée par l’Irak en 1959. Cette répu­blique aurait due être ins­taurée sur l’intégralité de la Palestine, mais elle aurait dénoncé l’administration égyp­tienne sur Gaza, tout comme elle aurait dénoncé l’administration jor­da­nienne sur la Cis­jor­danie. Nasser refuse également la consti­tution d’une armée de libé­ration pales­ti­nienne (ALP) constituée en Irak et contrôlée par celui-ci.

La Palestine est clai­rement une cause de dis­corde entre pays arabes : oppo­sition entre l’Irak, l’Égypte, la Jor­danie. Chacun propose une orga­ni­sation, une structure pales­ti­nienne inféodée pour contrer le projet rival, soit de la Jor­danie, soit de l’Irak, soit de la Syrie, soit de l’Égypte. C’est par exemple le projet syrien d’une Union nationale pales­ti­nienne créée pour répondre à la Répu­blique pales­ti­nienne pro­posée par l’Irak. D’autre part, l’Égypte et la Jor­danie essaient de contrer toute manoeuvre arabe qui vise à dénoncer l’occupation égyp­tienne ou jor­da­nienne de Gaza ou de la Cis­jor­danie. De fait, la Ligue arabe est tota­lement para­lysée, même si la question pales­ti­nienne revient à l’ordre du jour de chaque sommet arabe.

Avec la création de l’OLP (Orga­ni­sation de libé­ration de la Palestine) en 1964, dirigée par Ahmed Shu­qayri, un proche de Nasser, Nasser cherche à cana­liser la résur­gence d’un mou­vement natio­na­liste pales­tinien, issu de la géné­ration des camps, donc contem­porain de Yasser Arafat. Il sou­haite freiner l’affirmation d’une per­son­nalité pales­ti­nienne autonome des États arabes et ne pas com­pro­mettre les intérêts poli­tiques égyp­tiens et arabes. C’est aussi la création de l’ALP (Armée de libé­ration de la Palestine) constituée de contin­gents mili­taires pales­ti­niens intégrés dans les dif­fé­rentes armées arabes. L’OLP ne reven­di­quant pas une res­pon­sa­bilité directe sur la bande de Gaza et sur la Cis­jor­danie, elle ménage ainsi l’Égypte et la Jor­danie. L’OLP se contente en fin de compte d’un extré­misme verbal, ce qui n’est pas sans la dis­cré­diter aux yeux des Occidentaux.

Cette ten­tative de contrôle n’empêche tou­tefois pas la montée en puis­sance d’une résis­tance pales­ti­nienne plus radicale, de la part du Fatah ou même du MNA de Georges Habache en cours de réforme. Cette résis­tance prend peur devant les ten­ta­tives de contrôle égyp­tiennes. Le Fatah en par­ti­culier va chercher l’aide de l’Algérie de Ben Bella et s’oppose à tout caractère anti­ré­vo­lu­tion­naire de l’OLP. Le MNA va même acquérir une tournure marxiste-léniniste et tenter de prendre le pouvoir au Sud-Yémen. Ces mou­ve­ments radicaux mènent le combat contre Israël et aussi contre les États arabes. L’émergence d’une résis­tance mili­taire pales­ti­nienne dis­tincte de l’OLP suscite donc une com­pré­hen­sible inquiétude et l’hostilité de ces États.

Consé­quence imprévue par les États arabes, cette résis­tance radicale va les contraindre à radi­ca­liser leurs dis­cours, alors que la création de l’OLP par Nasser visait au contraire à contrôler le mou­vement pales­tinien afin d’éviter tout risque de guerre avec Israël. Et, paradoxe, la montée en puis­sance de ces mou­ve­ments va pousser les États arabes, en par­ti­culier la Syrie et l’Égypte, à pro­voquer l’État hébreu et à favo­riser des risques crois­sants de guerre devant aboutir à la guerre des Six Jours.

La guerre des Six Jours ou l’échec annoncé de l’arabisme

La sur­en­chère des pays arabes sur la question pales­ti­nienne, de la part de la Syrie, de l’Égypte, de l’Irak, va servir de jus­ti­fi­cation aux yeux d’Israël dans sa guerre pré­ventive en juin 1967. La radi­ca­li­sation de la poli­tique syrienne depuis l’arrivée au pouvoir en 1966 de la frange la plus radicale du Baas, appelée néo-Baas, qui sou­tient les orga­ni­sa­tions mili­tantes pales­ti­niennes, en est lar­gement res­pon­sable. La Syrie incite les intru­sions de com­bat­tants pales­ti­niens en Israël, au détriment des États voisins, comme la Jor­danie ou l’Égypte. La Syrie sou­haite le rap­pro­chement avec l’Égypte de Nasser par oppo­sition aux régimes arabes conser­va­teurs, c’est-à-dire la Jor­danie. La guerre est donc devenue inévi­table à cause de la sur­en­chère arabe. Cette der­nière va jus­tifier a pos­te­riori la guerre israé­lienne. Les décla­ra­tions bel­li­cistes du pré­sident de l’OLP, Shu­qayri, sont notamment remar­quées. Celui-ci appelle à jeter les Israé­liens à la mer et pousse les Arabes à la sur­en­chère. Une partie des Jor­da­niens est ainsi hostile à une neu­tralité à l’égard d’Israël en premier lieu par peur d’une guerre civile dans le royaume, si ce dernier ne sou­tient pas les Pales­ti­niens dans les guerre contre Israël.

Cette situation aboutit au désastre de juin 1967, alors que les diri­geants arabes, hormis peut-être les Syriens, les plus radicaux, étaient per­suadés de la fai­blesse de leurs armées et de l’impossibilité de recon­quérir la Palestine. Le roi Hussein le montre en retirant ses armées de Jor­danie en vingt-quatre heures, pour se replier en Trans­jor­danie afin de pro­téger la partie Est du royaume au détriment de la Cis­jor­danie. En fait, Hussein est entré en guerre contre Israël uni­quement pour éviter les accu­sa­tions de tra­hison. Il n’avait pas non plus une grande confiance dans les assu­rances israé­liennes. Les diri­geants hébreux lui avaient en effet répété au début de la guerre des Six Jours qu’Israël n’attaquerait pas la Jordanie.

La pre­mière consé­quence de ce désastre arabe est une radi­ca­li­sation encore plus grande des Arabes sur la question de Palestine, le refus de capi­tuler contre toute pro­messe, même contre celle de res­tituer tous les ter­ri­toires occupés en 1967 par les Israé­liens. Pour la Syrie, gou­vernée par un gou­ver­nement révo­lu­tion­naire, la cause pales­ti­nienne est une com­po­sante de l’action arabe et sou­tient donc les fedayin pales­ti­niens, bien qu’à l’intérieur de la Syrie, les Pales­ti­niens soient très sévè­rement contrôlés.

Le refus arabe sur la question de Palestine est consacré lors du sommet arabe de Khartoum en août 1967 : conci­liation des pro­gres­sistes et des conser­va­teurs dans un front uni contre Israël, refus d’Israël, réaf­fir­mation des droits pales­ti­niens sur leur pays. Mais ce refus d’Israël s’explique aussi par des mobiles de poli­tique inté­rieure arabe. Ce refus clai­rement affiché de céder sur la Palestine n’exclut pas des divi­sions, des com­promis. La réso­lution 242 est ainsi approuvée par l’Égypte, la Jor­danie et le Liban contre l’avis des Syriens et des Pales­ti­niens pour qui la réso­lution 242 ne perçoit les Pales­ti­niens que comme des réfugiés. D’autres États arabes, comme cer­tains pays du Golfe ou le Maroc, sont enfin prêts à des com­promis avec Israël malgré la question pales­ti­nienne. À Khartoum, le Maroc s’oppose très vivement à l’OLP et cherche à l’expulser du sommet avant de se montrer prêt à des com­promis avec Israël.

Le temps des fedayin

La nouvelle OLP

L’OLP passe sous contrôle du Fatah, c’est-à-dire contre la tutelle arabe : l’OLP s’émancipe des États arabes. Cer­tains notables de Cis­jor­danie demandent même alors aux nou­velles auto­rités mili­taires israé­liennes la consti­tution d’un État pales­tinien dans les ter­ri­toires occupés par oppo­sition à la Jor­danie. Sans aller jusque-là, l’OLP, bientôt sous le contrôle du Fatah, vise à la reven­di­cation, non pas d’une unité arabe à long terme, mais d’un État démo­cra­tique de Palestine. Dans cette Palestine laïque et révo­lu­tion­naire, musulmans, chré­tiens et juifs seraient à égalité. Cette reven­di­cation de l’OLP passe par l’action des com­mandos pales­ti­niens de plus en plus pres­ti­gieux dans les opi­nions publiques arabes, surtout après la décon­fiture des armées arabes qui ont été écrasées et dont les images ont fait le tour du monde. L’épisode du camp de Karameh, village jor­danien où l’armée israé­lienne a ren­contré en mars 1968 une résis­tance imprévue des fedayin, est à ce titre fondateur.

Les orga­ni­sa­tions com­bat­tantes pales­ti­niennes entrent dans l’OLP et amendent la charte de l’OLP en 1968, en donnant la priorité à la lutte armée pour la libé­ration de la Palestine dans le combat anti-impérialiste. Celle-ci est main­tenant également dirigée contre les États arabes conser­va­teurs. L’OLP devient le repré­sentant poli­tique du mou­vement pales­tinien, un quasi-État avec ses propres ser­vices de santé, d’enseignement, etc. Pour ce faire, il dispose de l’aide finan­cière consi­dé­rable, non pas des États arabes rive­rains, mais des monar­chies pétro­lières du Golfe. À un moment, l’OLP est même auto­risée à pré­lever un impôt sur tous les Pales­ti­niens vivant dans le Golfe. Ces monar­chies pétro­lières agissent par natio­na­lisme arabe, mais aussi par souci de contrôler le mou­vement pales­tinien dans la ligne, plus modérée, de Yasser Arafat.

Cette prise de contrôle entraîne évidemment l’inquiétude des États arabes qui s’alarment de l’indépendance du mou­vement pales­tinien. Il reste que l’OLP est une orga­ni­sation plu­rielle, qui n’est pas construite sur le modèle du FLN, modèle mono­li­thique. Le jeu des alliances et des oppo­si­tions des orga­ni­sa­tions pales­ti­niennes à l’intérieur de l’OLP est donc encouragé par les États arabes qui mani­pulent les scis­sions, voire la création de suc­cur­sales dans les États. La plus connue est la Saïka. Émanation du Baas syrien, elle suit le pro­gramme révo­lu­tion­naire arabe général avec le soutien du gou­ver­nement syrien. Elle repré­sente un outil de la poli­tique syrienne au Proche-Orient en Jor­danie, au Liban ou auprès des Pales­ti­niens. De même, l’Irak crée en 1969 la FLA, la Force de libé­ration arabe, émanation du Baas irakien.

Les États arabes s’inquiètent de la rhé­to­rique révo­lu­tion­naire de l’OLP. Celle-ci menace leur propre régime, en même temps que l’intégrité de la région à cause des repré­sailles israé­liennes. Depuis 1967, l’Irak sta­tionne des troupes en Jor­danie et aide les Pales­ti­niens contre l’armée jordanienne.

Cette situation suscite des ten­sions crois­santes avec les États arabes, vic­times des repré­sailles israé­liennes, comme la Jor­danie ou le Liban. L’État libanais est même de plus en plus inca­pable de contrôler les camps pales­ti­niens. Au Liban, la médiation de Nasser aboutit aux accords du Caire en novembre 1969. Ces accords légi­timent la pré­sence armée et la gué­rilla pales­ti­niennes au Liban. Cette médiation de Nasser va échouer en revanche en Jor­danie en sep­tembre 1970, mais dans un tout autre contexte, celui de Sep­tembre noir.

Sep­tembre noir marque le désaccord gran­dissant entre les États arabes et la résis­tance pales­ti­nienne. Le mou­vement pales­tinien est en effet hostile au cessez-le-feu négocié avec Israël après ce qu’on a appelé la « guerre d’usure » entre 1969 et 1970. En fait, le roi Hussein est disposé à liquider la résis­tance pales­ti­nienne. Les heurts avec les résis­tants du FPLP de Georges Habache se mul­ti­plient, ce dernier com­battant autant Israël que les forces « réac­tion­naires et les traîtres arabes ». Le détour­nement des avions à Zarka près d’Amman va lancer les armées du roi Hussein contre les Pales­ti­niens. Le pouvoir hachémite fait détruire les forces armées pales­ti­niennes, bom­barder les camps, faisant de très nom­breuses vic­times pales­ti­niennes (plus de trois mille cinq cents morts). Les Pales­ti­niens sont aban­donnés : demi-échec de la négo­ciation de Nasser, qui meurt d’ailleurs à ce moment-là, impuis­sance et même neu­tralité pro-jordanienne des troupes ira­kiennes sta­tionnées en Jor­danie, qui auraient dû appuyer les Pales­ti­niens. L’armée syrienne inter­vient, dans un premier temps, en Jor­danie pour sou­tenir les Pales­ti­niens, puis recule dans des condi­tions peu glo­rieuses. Le mas­sacre des Pales­ti­niens en Jor­danie se pro­longe par la mort de cinq mille fedayin à ‘Ajloun en juillet 1971. Cela va entraîner a contrario la révolte des com­mandos pales­ti­niens de Sep­tembre noir et l’assassinat, par exemple, du Premier ministre jor­danien en novembre 1971.

Seuls contre tous (19712002)

Le poids de l’émigration palestinienne

Émigrés ou réfugiés, les Pales­ti­niens de 1948 et de 1967 sont confrontés au refus arabe de leur inté­gration. Les États arabes se lancent en effet dans une poli­tique de dis­cri­mi­nation écono­mique et sociale des réfugiés pales­ti­niens. L’octroi de la citoyenneté des pays d’accueil est très dif­ficile et varie selon les États. Impos­sible au Liban, il est toléré en Syrie, en Jor­danie ou en Irak.

Ces réfugiés pales­ti­niens sont-ils pour autant traités comme des parias ? L’exemple le plus cari­ca­tural est l’exemple libanais. Au Liban, les réfugiés pales­ti­niens consti­tuent près de 10 % de la popu­lation. Or l’État y organise une poli­tique de dis­cri­mi­nation, repro­chant aux Pales­ti­niens la res­pon­sa­bilité du déclen­chement de la guerre civile en 1975. La poli­tique du gou­ver­nement libanais depuis 1992 consiste à geler la situation des Pales­ti­niens, c’est-à-dire à rendre leurs condi­tions de vie encore plus impos­sibles qu’elles ne le sont. En menant une véri­table poli­tique d’apartheid, par une mise à l’écart poli­tique, écono­mique et sociale des Pales­ti­niens, le gou­ver­nement libanais cherche à les inciter au départ. Ces der­niers ne sont intégrés dans aucun des sys­tèmes sociaux et écono­miques, n’ont pas le droit de construire ou de recons­truire les camps malgré leur accrois­sement démo­gra­phique. Les Pales­ti­niens du Liban n’ont pas non plus le droit de se déplacer, menacés en cas de départ de ne plus pouvoir revenir. Ils éprouvent également des dif­fi­cultés à obtenir un permis de travail, pourtant obli­ga­toire parce que consi­dérés comme étrangers, et n’ont évidemment pas le droit d’exercer d’activités politiques.

Cette mise à l’écart signifie le refus des auto­rités liba­naises d’une quel­conque inté­gration. Celles-ci font tout pour le démontrer depuis le lan­cement du pro­cessus d’Oslo qui donne aux réfugiés pales­ti­niens un statut très incertain et depuis l’ouverture des négo­cia­tions de la réso­lution 194 sur le droit au retour. Les auto­rités liba­naises font donc abso­lument tout pour que « leurs » réfugiés ne soient pas intégrés au Liban.

L’émigration pales­ti­nienne constitue cependant une popu­lation de plus en plus impor­tante dont les États arabes sont obligés de tenir compte. Cette popu­lation aug­mente en raison d’une part de l’accroissement démo­gra­phique plus élevé que celui de la popu­lation arabe locale, et d’autre part d’une émigration continue, encore aujourd’hui, notamment dans le Golfe. L’impact de cette popu­lation pales­ti­nienne sur la société locale reste à ana­lyser, en par­ti­culier sur la défi­nition de la poli­tique arabe de ces États à l’égard de la question palestinienne.

Malgré le poids de ces réfugiés pales­ti­niens, malgré les pro­fes­sions de foi pro-palestiniennes devant des publics arabes, la poli­tique des États arabes depuis 1971 vise néan­moins à liquider l’OLP.

Éliminer l’OLP

Après la guerre de 1973, les États arabes semblent recon­naître l’OLP. La montée en puis­sance des pays pétro­liers et du Maghreb est un moyen de pression pour les Pales­ti­niens sur les États arabes rive­rains. Ceux-ci - l’Égypte, la Jor­danie et la Syrie - sont direc­tement concernés par la question pales­ti­nienne, alors qu’a contrario cette der­nière est un moyen d’une soli­darité arabe « à peu de frais » pour les États arabes loin­tains, du Golfe per­sique ou du Maghreb. Lors du sommet arabe de Rabat tenu en octobre 1974, l’

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