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 APPORT DES SAVANTS MUSULMANS

14/3/2012

سبحانك اللهم و بحمدك أشهد أن لا إله إلا أنت أستغفرك و أتوب إليك


                                                                        

Par Bennani Karim Tajeddine

Il convient de rappeler qu’au commencement de la civilisation musulmane, la situation des connaissances était plutôt figée et négligée. Depuis plusieurs siècles auparavant, les manuscrits produits par les civilisations antérieures étaient relégués aux oubliettes comme rapporté par les témoins suivants :

 

« Les sciences étaient en honneur et jouissaient d'un crédit universel : assises sur des bases solides et grandioses, elles s'élevaient chaque jour davantage, lorsque la religion chrétienne fit son apparition chez les Rûm : ce fut alors un coup fatal pour l'édifice scientifique ; ses vestiges disparurent et ses chemins s'effacèrent. Tout ce que les auteurs grecs avaient mis en lumière s'évanouit et les découvertes dues au génie antique s'altérèrent.» (Al Mass'oudi)

 

« Nous devons payer un juste tribut de reconnaissance aux Arabes, qui, après le déclin de l'école d'Alexandrie, et quand l'Occident était plongé pour longtemps encore dans la barbarie et l'ignorance, ont recueilli avec ardeur et intelligence les débris des sciences grecques et les connaissances orientales, qu'ils nous ont transmises vers le XIIe siècle. Leurs ouvrages ont été le modèle de tous les ouvrages européens, depuis cette époque, et longtemps encore après le XVe siècle, qui marque la renaissance des lettres et de la civilisation en Europe. »[i] (Michel Chasles)

 

Au fil du temps, le Patrimoine universel de l’humanité était restauré, largement amélioré, enrichi et remis en circulation. Ce fleuve monumental de connaissances, irrigant abondamment les civilisations, est le résultat d’efforts ininterrompus de vagues consécutives d’innombrables savants. Ils furent les vecteurs incontournables d’aiguillage des savoirs vers des destinations variées conformément aux témoignages suivants :

 

« Dans nos siècles de barbarie et d’ignorance, qui suivirent la décadence et le déchirement de l’empire romain, nous reçûmes presque tout des Arabes: astronomie, chimie, médecine, et surtout des remèdes plus doux et plus salutaires que ceux qui avaient été connus des Grecs et des Romains. L’algèbre est de l’invention de ces Arabes; notre arithmétique même nous fut apportée par eux. »[ii] (Voltaire)

 

« Beaucoup des traits dont s'enorgueillit l'Europe moderne lui sont venus de l'Espagne musulmane. La diplomatie, le libre-échange, l'ouverture des frontières, les techniques de la recherche universitaire, de l'anthropologie, l'étiquette, la mode, les divers types de médecine, les hôpitaux, tous sont venus de cette grande ville parmi toutes. L'Islam médiéval fut une religion d'une tolérance remarquable pour son temps, permettant au Juifs et aux Chrétiens de pratiquer librement leur culte, un exemple qui ne fut, malheureusement, pas suivi en Occident durant des siècles. Ce qui est remarquable c'est la mesure dans laquelle l'Islam fait partie de l'Europe depuis si longtemps, tout d'abord en Espagne, puis dans les Balkans, et la mesure dans laquelle il a contribué si largement à la civilisation que nous tous considérons trop souvent, à tort, comme uniquement occidentale. L'Islam fait partie de notre passé et de notre présent, dans tous les domaines de l'activité humaine. Il a aidé à créer l'Europe moderne. Il fait partie de notre propre héritage et ne s'en distingue pas. »[iii] (Charles de Gaulles)

 

« L'islamisme, avec cette race si éminemment belle, avec ces Arabes si intelligents, si nobles, si rapprochés encore des traditions de l'homme primitif, l'islamisme a fait de grandes choses. On ne peut pas se le dissimuler, les Arabes ont eu une magnifique littérature, pendant que nous étions dans nos ténèbres du moyen âge; ils ont eu des arts dont les monuments subsistent encore. Partez de Bagdad, de Damas, de Jérusalem, du Caire, arrivez jusqu'à Grenade, jusqu'à Cordoue, cette civilisation brillante a couvert le monde de monuments que l'art chrétien a imités à partir du XIIe siècle, au moment où nous sortions un peu de la barbarie. [...].»[iv] (Jean Hippolyte Michon)

 

« Sans les apports de ces peuples anciens, l’Europe eut sans doute pataugé dans les balbutiements d’un Haut Moyen Age qui ne se souvenait même plus de l’Athènes de Socrate et de la Rome d’Auguste. C’est l’Islam qui nous avait apporté, à Cordoue, Aristote voilà plus de dix siècles. »[v] (Léon Degrelle)

 

« Notre utilisation du terme « Age sombre » pour désigner la période qui va de l'an 600 à l'an Mil révèle notre focalisation excessive sur l'Europe de l'Ouest. [...] De l'Inde à l'Espagne, la brillante civilisation de l'Islam prospérait. Ce qui était perdu pour la Chrétienté à cette époque ne l'était pas pour la civilisation, bien au contraire. [...] Il nous semble que la civilisation Occidentale est la civilisation mais il s'agit d'une vision étroite des choses. »[vi] (Bertrand Russell)

Dans la perspective de surmonter « l’Age sombre », depuis le XIe siècle, progressivement, l’Occident s’attela à la compréhension et à l’adaptation du Patrimoine universel de l’humanité à son repère relatif. Dès le début du XIe siècle, plusieurs chercheurs occidentaux se mirent à la quête d’ouvrages essentiels permettant de rattraper le retard. Cette dynamique prit naissance à partir de lieux, croisées des chemins, où existaient déjà des contacts fréquents avec les musulmans, notamment en Espagne, en Sicile, en Angleterre et en Lorraine. Les ouvrages nécessaires à la Renaissance furent alors introduits, traduits, analysés et assimilés.

Sans être exhaustif, à l’instar du plusieurs ruisseaux alimentant un fleuve naissant, il eut plusieurs canaux de transfert des connaissances vers l’Occident renaissant. Dans son livre intitulé : « La fascination de l’islam », Maxime Rodinson situe plus ou moins  les initiatives entreprises initialement pour la traduction et l’adaptation d’ouvrages clés. Il identifie ce qui va être la phase préliminaire du processus de la  Renaissance sur la base du déchiffrage patient des connaissances :

(1) : Les premiers ouvrages furent diffusés par l’érudit, Gerbert d’Aurillac, né vers 938, qui fit ses études à Cordoue et à Fès. Plus tard, il devint pape, sous le nom de Sylvestre II, de 999 à sa mort en 1003. Il exerça une influence importante sur l’éveil des esprits. Georges Cuvier synthétise les premières tentatives de l’orientalisme moderne : « Au onzième siècle l'Europe ne recevait guère de lumières que des Arabes d'Espagne. La plupart des chrétiens qui cherchaient à s'instruire, surtout en médecine, se rendaient dans leurs écoles. Gerbert, archevêque de Reims, l'un des grands hommes du siècle, et qui devint pape sous le nom de Sylvestre II, avait fait ses études à Cordoue. C'est par lui que fut introduit chez les chrétiens l'usage des chiffres arabes, si commodes pour les calculs. [...] Les écoles des Arabes avaient une supériorité trop remarquable, pour qu'elles ne devinssent pas le modèle de celles qui furent établies plus tard en France et ailleurs. »[vii]

(2) : Du XIe au XIIe  siècle, une gigantesque compilation et de traduction d’ouvrages indispensables de savants musulmans fut mise sur pied. A l’instar du modèle de la maison de la sagesse de Baghdad, cette mission d’envergure fut pilotée, en Espagne, par l’abbé de Cluny, Pierre le vénérable (1094-1156) qui mit en place une équipe de traducteurs en Espagne. Elle déboucha sur l’élaboration d’une encyclopédie désignée par « Corpus Clunisien». Pierre le vénérable avait aussi un ami de grande culture, M. Abélard, qui fut témoin de ce processus. Il fut tellement fasciné par l’ampleur et la richesse des connaissances brassées que, selon lui, le vrai philosophe ne pouvait être qu’un savant musulman. Sachant que la Métaphysique d’Aristote fut largement disséquée, il déplora néanmoins qu’aucun chrétien n’ait pu être en mesure de la comprendre ni de la commenter aussi bien que les philosophes musulmans. Il se heurta à l’hostilité des théologiens de son pays et demanda l’asile « politique » en Andalousie musulmane pour mener une vie intellectuelle libre de toute contrainte.

(3) : Au XIIe siècle, le corpus traduisant les œuvres philosophiques d’Ibn Sina (Avicenne) fut achevé vers 1180. L’influence de sa diffusion eut un impact considérable en Occident. Il fournissait une compréhension globale objective du monde, de l’être humain, de son univers intérieur et du rôle qu’il est sensé assumer sur terre. Rodinson souligne son influence : « Il donnait un exemple et une stimulation à repenser de façon originale les rapports de Dieu, du monde et de l’homme en intégrant, sur le plan de la connaissance et de sa théorie, la démarche aristotélicienne. On ne saurait s’étonner de son succès. » Du même point de vue, Roger Bacon (1214-1292) reconnaissait que la philosophie fut renouvelée principalement par Aristote en langue grecque, puis principalement par Ibn Sina en langue arabe.

(4) : Ouvrages scientifiques traduits par Pedro de Alphonso, Juif espagnol, converti et baptisé à Huesca, en 1106, qui prit le nom de son protecteur « Alphonse » qui reconquit Tolède des musulmans. Pedro élabora le recueil d’historiettes intitulé « Disciplina Clericalis » inspiré de « Kalila wa Dimna », livre de fables. Dans la perspective de stimuler l’esprit de rationalité dans le monde latin, il écrivit également la Lettre aux Péripatéticiens d’au-delà des monts. En diffusant les prémices des sciences rationalistes, il éveilla l’attention des intellectuels latins sur les avantages de s’intéresser aux travaux des savants musulmans.

(5) : Au XIIe siècle, le secrétaire des empereurs allemands, Godfroi de Viterbe, consacrait une partie de sa « Chronique universelle » à une étude informée sur la vie du Prophète (Paix et Saluts de Dieu sur lui). Au début du XIIIe, le cardinal Rodrigo Ximeney, archevêque de Tolède, rédigeait la première « Histoire occidentale des Arabes ». M. W Montgomery situe cette période : « Au XIIe siècle que les savants et les philosophes européens réalisèrent l’ampleur de ce qu’ils avaient à apprendre des Arabes »

De façon générale, l’appropriation matérielle d’œuvres clés résulta surtout des premiers succès des reconquêtes d’Espagne et de Sicile. En particulier, c’est dans l’Espagne du XIIe, dans la région géographique reconquise, de la Navarre au Tage et, chronologiquement, avec les prises de Tolède, en 1085, et de Saragosse, en 1118 que les bibliothèques prises, riches de documents essentiels, entrainèrent un tournant décisif du développement de la pensée occidentale. Un célèbre clerc espagnol, Hugues de Santala, traduisit plus de dix ouvrages scientifiques. Dans la région d’Ebre, les traducteurs Hermann de Carinthe et Robert de Rêtines travaillèrent à des traductions scientifiques de l’arabe. Ils furent approchés par Pierre le Vénérable en 1141. En peu de mots, au cours d’un demi-siècle après la prise de Tolède, le mouvement de traduction fut si important et si intense qu’il visa en premier lieu, comme une intervention chirurgicale précise et localisée, les régions espagnoles déjà reconquises : Ebre, Logroño à Huesca et Barcelone.

Il convient de souligner que les Juifs jouèrent un rôle actif dans la diffusion d’œuvres de savants musulmans en Europe. En Espagne, comme dans l’ensemble du monde musulman, ils bénéficiaient d’un statut de minorité protégée par la législation. Au milieu du Xe siècle, Hasdai Ibn Shaprut, Juif, devint médecin à la cour d’Abd Al Rahman III où il servit aussi comme diplomate. Il réunit en Espagne un groupe de savants talmudiques. Après études d’œuvres scientifiques et philosophiques, des membres de ce groupe les traduisirent en hébreu. On peut citer les noms d’Ibn Gabirol ou Avicebron, Maïmonide (mort en 1204), Ibn Ezra ou Abraham Judaeus (mort en 1167). Aux XIIIe et XIVe siècles des vagues massives de Juifs, installées en Europe accélérèrent ce mouvement de transfert.    

De fil en aiguille, le transfert du Patrimoine universel de l’humanité était en cours de projection vers l’espace occidental. L’historien John L. Esposito synthétise ce processus:

« La philosophie islamique est la transplantation réussie d'un produit du sol grec dans le sol islamique, où il s'est développé du IXe au XIIe siècle. Les philosophes musulmans se sont approprié la pensée hellène (Aristote, Platon, Plotin), en ont écrit des commentaires et ont répandu l'enseignement de la philosophie grecque dans un contexte islamique. Le résultat a été la philosophie islamique, redevable à l'hellénisme, mais avec son propre caractère islamique. Sa contribution à l'Occident fut tout aussi importante. La philosophie islamique est devenue le véhicule principal de la transmission de la philosophie grecque à l'Europe médiévale. L'Occident s'est réapproprié son héritage perdu par les voyages des universitaires d'Europe dans les grands centres d'études de l'islam, où ils ont retraduit les philosophes grecs et étudié les écrits de leurs grands disciples musulmans : des hommes comme Al Farabi, qui en était arrivé à être connu comme « le deuxième professeur ou maître » (le premier étant Aristote), et Ibn Rochd (Averroès) dont on se souvient comme du « grand commentateur d'Aristote ». Ainsi, nous trouvons beaucoup de grands philosophes et de théologiens chrétiens du Moyen Age (Albert le Grand, Thomas d'Aquin, Abélard, Roger Bacon, Duns Scot) qui reconnaissent ce qu'ils doivent à leurs prédécesseurs musulmans. »[viii]

Entretemps, des élites occidentales comprenaient désormais l’histoire et la géographie du monde musulman, ses points forts et faibles, son économie, son climat... Elles assimilaient les principes universels à la base du rayonnement des civilisations et évoluaient vers une plus grande conscience communautaire. Durant des siècles, les voyages, les croisades et les échanges commerciaux… débouchèrent finalement sur la Renaissance, tremplin vers la modernité. Le stratège et auteur du célèbre ouvrage « Le Choc des civilisations », Samuel Huntington, décrit en peu de mots cet itinéraire :

« [L]'islam, du VIIIe au XIIe siècle, et Byzance, du VIIIe au XIe siècle, surpassaient de loin l'Europe en richesse, en extension géographique, en puissance militaire, en production artistique, littéraire et scientifique. Entre le XIe et le XIIIe siècle, la culture européenne a commencé à se développer, sous l'effet de l'emprunt systématique à la culture musulmane et byzantine, et de l'adaptation de cet héritage au contexte particulier et aux besoins de l'Occident. »[ix]



[i] Traité de géométrie supérieure, Michel Chasles, éd. Bachelier, 1852, p. 53

 

[ii] « Préface de l’Essai sur l’Histoire universelle » (1754), dans Oeuvres complètes de Voltaire, Voltaire, éd. Moland, 1875, t. 24, p. 49

 

[iii] Charles de Galles (trad. Wikiquote), 27 octobre 1993, Oxford Centre for Islamic Studies , The Sheldonian Theatre, Oxford, dans Islam and the West, paru Site officiel du Prince de Galles (www.princeofwales.gov.uk), Charles de Galles.

 

[iv] Conférences de la Trinité, Jean Hippolyte Michon, éd. Lacroix-Comon, 1855, p. 243

 

[v] Léon Degrelle, 1984, dans Hitler et l'Islam, paru revue « Rebelle », numéro 2, automne 1984, Léon Degrelle.

 

[vi] History of Western Philosophy (1945), Bertrand Russell (trad. Wikiquote), éd. Touchstone, 1967, p. 399

 

[vii] Histoire des sciences naturelles, Georges Cuvier, éd. Fortin, Masson et cie, 1841, t. 1, p. 396

 

[viii] Islam: The Straight Path Updated with New Epilogue, John Louis Esposito (trad. Wikiquote), éd. Oxford University Press, 2004, p. 53

 

[ix] Le choc des civilisations (The Clash of Civilisations) (1996), Samuel Huntington, éd. Odile Jacob, 2007, p. 49

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