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 Le martyre en Islam

4/7/2011

سبحانك اللهم و بحمدك أشهد أن لا إله إلا أنت أستغفرك و أتوب إليك

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Sur le plan étymologique, l’expression souvent utilisée dans les hadiths et
dans la charia pour désigner « la mort dans le chemin d’Allah » est chahada
(martyre) et chahid (martyr). Dans le Coran, par contre, ces deux
mots, utilisés sous différentes formes et à cinquante-six reprises, désignent
plutôt le témoignage, et non la mort sacrée. Comme le dit Khosrokhavar
(2003, 21), dans le Coran, chaque fois qu’il est question de mourir pour
Allah, on emploie des expressions comme « périr sur le chemin de Dieu»
(2,154), « tomber sur le chemin de Dieu » (3,157), « être tué sur le chemin
de Dieu» (3,169), « combattre sur le chemin de Dieu » (4,74), « faire exode
sur le chemin de Dieu et y être tué ou mort » (22,58).
La notion de martyre prend en islam une double acception. Le premier
sens, plus général, vient de l’intention du croyant et de la nature de ses
actes sans que la mort survienne obligatoirement sur un champ de bataille.
Ainsi, par exemple, le décès naturel d’un pèlerin est qualifié de chahada. Le
deuxième sens, plus spécifique, celui qui nous intéresse ici, réfère à la mort
du croyant dans une guerre pour la cause d’Allah (djihad). Dans les hadiths
et dans la charia, le mot chahid renvoie souvent à cette signification spécifique.
Il y a certainement un consensus parmi les différentes écoles islamiques
sur l’importance privilégiée accordée au martyr par le Coran, le
hadith et les autres sources auxiliaires classiques (les interprétations du
Coran, les histoires des guerres d’islam, les biographies des compagnons
des prophètes, etc.). Le verset suivant renvoie à ce lien spécifique entre le
72 ali g. dizboni
djihad et le martyre : « Car combattre sur le chemin de Dieu, c’est obtenir
ou mort ou victoire : dans les deux cas, nous lui vaudrons salaire magnifique.
» (Coran 4,74) Cet autre verset approfondit ce lien en mettant l’accent
sur le sacrifice physique et sur l’épreuve de souffrance :
Certes, Allah a acheté des croyants, leurs personnes et leurs biens en échange
du paradis. Ils combattent dans le sentier d’Allah : ils tuent, et ils se font
tuer. C’est une promesse authentique qu’il a prise sur Lui même dans la
Thora, l’Évangile et le Coran. Et qui est plus fidèle qu’Allah à son engagement?
Réjouissez-vous donc de l’échange que vous avez fait: et c’est là le très
grand succès. (9,111, cité dans Khosrokhavar 2003, 22)
Comme nous pouvons aussi le constater, ce verset nous permet de dégager
plus clairement le lien entre le martyre et le djihad, à savoir « tuer ou se
faire tuer dans la voie d’Allah ».
Parce que le Coran lui accorde une place singulière, le martyr atteint le
summum de la perfection morale que peut incarner un homme. Il n’est précédé
que par la place qu’occupe le prophète lui-même. Le Coran récompense
cette perfection morale par la vie éternelle : « Ne dites pas de ceux qui
sont tués dans la voie d’Allah : “ce sont des morts”. Mais (dites) : “ce sont
des vivants”. Mais vous ne le percevez pas.» (Coran 2,154) Dans le fameux
verset 169 de la sourate 3, nous pouvons lire : « Ne comptez pas ceux qui
ont été tués dans la voie d’Allah pour des morts. Mais ils sont des vivants
auprès de leur Seigneur, pourvus de tout ». De plus, comme il est écrit dans
le Coran, le sacrifice physique est une preuve de l’authenticité de la foi du
martyr en Dieu : «Vous les Juifs, si vous êtes les amis distingués d’Allah,
souhaitez la mort, si vous dites la vérité. » (62,6) Dans le livre sacré, le
sacrifice physique est intimement lié à la conception de la patience (sabr)
face à la souffrance dans la voie de Dieu ; il est ainsi dit : « Pour que nous
vous examinions afin d’identifier les mudjahedeen [combattants] et les
patients » (47,31). Dans les hadiths, il n’y a aucune ambiguïté ou équivoque
puisqu’on accorde au martyr le statut de sauveur qui peut demander
le pardon pour ses proches au jour de la résurrection (Abu Dawud 1980,
15-16).
L’exaltation dans le texte coranique du martyr et sa valorisation prophétique
ont aussi eu un effet très important dans la mobilisation militaire
et dans la motivation psychologique des tribus arabes converties. Selon
Klausner, « l’acte exemplaire du martyr renforce le courage des gens les
aidant à supporter les tumultes quotidiens et dirige leur colère contre l’adversaire
meurtrier et cruel » (1987, 230). La force psychologique que
le concept de martyre en islam 73
produit la doctrine du martyre est illustrée par les propos recueillis par
l’historien Ibn Hicham de combattants musulmans du début de l’islam. Un
premier combattant décrit la punition qui sera infligée aux infidèles : « Ils
alimentent le feu de l’Enfer / Chaque infidèle doit y demeurer / le feu les
consommera / sa chaleur s’excitera par les morceaux de fer et de pierre»
(1967, 344). Un deuxième combattant décrit ses compagnons d’armes
morts dans la guerre contre les polythéistes : « Ces morts sont dans le
Sublime Paradis / honorés à son entrée et à sa sortie » (409). Un troisième
mujahid illustre bien comment les principes du texte sacré se traduisent en
attitudes et en comportements : « Si vous coupez mes jambes, je reste un
musulman / j’espère, en échange, gagner une vie proche d’Allah — avec
les houris [les belles anges du paradis] / habillées comme les plus belles statues
avec le paradis suprême consacré à ceux qui y parviennent » (349).
À cette force psychologique s’ajoute la conviction que les soldats
d’Allah sont invincibles. Cet endoctrinement vise à renforcer la détermination
et à écarter tout traumatisme qu’une défaite pourrait infliger dans l’esprit
des croyants. Les combattants musulmans pourront ainsi atteindre
«une des deux meilleures [choses (le martyre pour la cause d’Allah ou la
victoire)]...» (Coran 9,52). Et, dans les mots d’un autre mujahid: «Si vous
[les infidèles] nous tuez, la vraie foi reste toujours la nôtre / et être tué pour
la vérité fera gagner la faveur d’Allah » (Ibn Hicham 1967, 414).
La vertu salvatrice du martyre et l’invincibilité née de la conviction de
l’appui de Dieu se complètent dans un autre principe du Coran, à savoir
que la force du nombre ne détermine pas le résultat de la guerre. «Ô toi le
prophète! Presse les croyants au combat ! S’il y a parmi vous vingt hommes
patients, ils l’emportent sur deux cents ; s’il y en a cent parmi vous, ils en
vaincront mille... » (Coran 8,65). Traduit en langue de mujahid, cela
devient: « Leur nombre m’est égal aussi longtemps que je vis, je les combattrai
par ma fiable épée » (Ibn Hicham 1967, 316).
L’acte du martyr est vu comme un échange spirituel par lequel le musulman
offre sa vie pour gagner le paradis. «Ô vous qui croyez ! Mettrais-je
à votre disposition une marchandise [commerce] pour vous racheter du
supplice douloureux ? Croyez en Allah et en son prophète, et combattez
avec force dans le sentier d’Allah, avec vos biens et vos personnes. Cela
est meilleur pour vous, si vous (le) comprenez. » (Coran 61,10-11) » Ce
commerce devient davantage exaltant, car Allah lui-même rédime le
croyant : « En vérité, Allah a acheté aux croyants leurs personnes et leurs
biens pour le Paradis qu’ils auront. » (Coran 9,111)
74 ali g. dizboni
En résumé, comme le dit Lawson (1995, 58-59) le martyr se démarque
des autres croyants sur plusieurs plans, autant d’aspects renforçant la glorification
du sacrifice pour la cause d’Allah :
1) il est exempté de l’interrogation post-mortem;
2) il est exempté du Purgatoire (Barzakh) et prendra comme demeure
la meilleure place dans le Paradis tout près d’Allah ;
3) cette demeure est qualifiée dans le hadith de la plus belle place et
appelée Maison des Martyrs ;
4) au Jugement Dernier les blessures des martyrs scintilleront en rouge
et sentiront le musc ;
5) de tous les habitants du Paradis, ce sont seulement les martyrs qui
souhaitent et qui sont autorisés à retourner sur la terre pour se sacrifier
de nouveau ;
6) un martyr est pardonné de tous ses péchés et n’a pas besoin de l’intercession
du Prophète ;
7) certains hadiths présentent même les martyrs comme les intercesseurs
entre les pécheurs et Allah ;
8) lors des funérailles, les martyrs sont enterrés tels quels sans l’ablution
rituelle et sans linceul ;
9) certains hadiths accordent au martyr le deuxième rang suivant les
prophètes.
4. Le chiisme et le martyre
4.1 L’apparition du chiisme
L’émergence de la division sunnite/chiite date du décès de Mahomet en
632. La question de la succession politique a divisé la communauté musulmane
et les compagnons de Mahomet. Ceux qui étaient pour la nomination
d’Ali, le gendre et cousin du prophète, furent les premiers chiites ou encore
des Alides.
Au fil des siècles, cette dispute initiale concernant le pouvoir politique
s’est graduellement transformée en confrontation théologique et doctrinaire.
Le chiisme est donc devenu une école islamique très élaborée et
sophistiquée, particulièrement grâce à sa synthèse avec la tradition philosophique,
mystique et religieuse de la Perse. Ainsi, le chiisme est devenu la
religion de l’Empire safavide en Iran en 1501. Dans le reste du monde
musulman les empires qui se succèdent — umayyade, abbaside et ottoman
— restent sunnites.
le concept de martyre en islam 75
Le chiisme est une branche minoritaire de l’islam, car seulement un
musulman sur dix est chiite, mais les musulmans chiites sont majoritaires
en Iran et en Irak. Chez les chiites le pouvoir politique et théologique appartient
aux Saints qui descendent de l’imam Ali. La branche chiite la plus
nombreuse et la mieux connue est celle qui domine en Iran, l’imanisme
duodécimain, mais d’autres sectes chiites, beaucoup moins importantes,
existent, telles que l’ismaélisme et le zaydisme.
4.2 Concept de martyre
Le concept de martyre ne constitue pas une différence fondamentale entre
sunnites et chiites. Les deux traditions ont le même fondement, mais le
concept de chahada possède des traits particuliers pour le chiisme. Comme
le dit Khosrokhavar, « si dans le sunnisme le martyre est associé, voir subordonné,
à la guerre sainte, dans le chiisme [...] on rencontre une structure
affective centrée sur le martyre, donnant un sens original à la religion
d’Allah » (2003, 34-35).
Les chiites ont élargi le sens original du concept de martyre. Cela est
vrai dans la mesure où la guerre sainte contre les infidèles n’est plus la seule
référence de l’usage du terme chahid. Étant une minorité persécutée et une
opposition politique, les chiites n’hésitent pas à utiliser le mot chahid pour
des victimes de « la tyrannie sunnite ». Ainsi, la tradition martyre chiite
s’est construite sur la base de cette opposition au pouvoir sunnite. Cette
dimension de la martyrologie chiite la différencie de la terminologie sunnite
de martyre. Chez cette dernière le terme renvoie principalement aux martyrs
des guerres des conquêtes musulmanes contres les infidèles.
4.3 Rituel de chahid
L’idéal de martyre est très présent et glorifié sur le plan discursif et rituel.
Dans la tradition chiite, les imams (en commençant par Ali ibn Abi-Talib,
premier des Douze Saints, d’où le terme « chiites duodécimains ») sont de
grands martyrs, tous persécutés ou tués par les califes sunnites. La commémoration
annuelle de leur mort fait partie des rites sacrés chiites. La
Laylatolghadre (la Nuit du Destin qui se tient pendant le mois de Ramadan)
et l’Achoura (le dixième jour du mois de Moharram) sont les deux cérémonies
funèbres les plus importantes. La cérémonie de la Nuit du Destin fait
référence à l’assassinat de l’imam Ali par une secte musulmane extrémiste,
tandis que l’Achoura, la cérémonie la plus populaire et la plus sacrée, repré-
76 ali g. dizboni
sente l’époque la plus tragique de l’histoire du chiisme. En effet, Hossein ibn
Ali, troisième imam chiite et fils d’Ali, fut massacré avec ses 72 compagnons
; leurs familles furent torturées et emprisonnées par le calife
umayyade Yazid en 683.
Parlant de la fin tragique de Hossein, Khosrokhavar écrit : « Son martyre
devient l’emblème du chiisme duodécimain. Chaque année les croyants
célèbrent l’anniversaire de sa mort tout au long du mois de Moharram,
avec des processions de flagellants et des mises en scène théâtrales (ta’zieh),
marquant les étapes qui aboutissent à sa mort tragique. » (2003, 35) Le
martyre de Hossein est un cas paradigmatique, car, pour les chiites, il fonde
une tradition pluriséculaire. Pour les sunnites, par contre, c’est un événement
triste, signe des conflits entre musulmans, une tache dans l’histoire de
l’islam. Pour mieux saisir le sens et la gravité de cet événement, il faut
s’imaginer les actes rituels qui accompagnent la commémoration du martyre
de Hossein pendant le mois de Moharram. Pour cela, tournons-nous
vers Jozani qui écrit :
... dès l’approche de ces jours appelés tâsu’â et ‘ Achurâ [...] l’anniversaire du
martyre de Hoseyn et de ses compagnons [déclarés officiellement comme
jours de deuil], les gens portent le noir ou des couleurs sombres et une atmosphère
de deuil s’installe partout. On entend, ici et là, aux environs des mosquées,
des Hoseyniye (locaux voués aux oraisons funèbres de l’imam
Hoseyn), des tekiye (locaux provisoirement aménagés pour les cérémonies
[...]), à l’occasion des cérémonies organisées chez les particuliers (rozekhâni),
à la radio et à la télévision, des chants appelant ce Martyre. Ceci relève du
décor général dans lequel tout un chacun vit ces dix jours. À tout cela, s’ajoutent
plusieurs processions de pénitents appelés dasté qui, tout en marchant,
chantent le Martyre de Hoseyn et se tapent la poitrine (sinezani), certains se
flagellant avec des chaînes (zanjirzani). Les linges blancs maculés de rouge
symbolisant le sang, le cercueil de Hoseyn, le berceau de son nourrisson [...]
sont les éléments symboliques pour une mise en scène parfaite du drame.
Les spectateurs, qui se placent des deux côtés de leur passage, pleurent, chantent,
se tapent la poitrine. Cette mise en scène peut donner lieu aux représentations
théâtrales populaires nommées ta’ziye (qui peuvent avoir lieu en
dehors de cette période de deuil). Pénitents et spectateurs revivent la tragédie
de Hoseyn et des siens, et ceci dans ses moindres détails, détails gravés
dans la mémoire des Iraniens. (1995, 24-25)
Ces cérémonies de martyre ne sont pas exclusives aux Saints chiites.
Certains de ces rites sont repris lors d’autres anniversaires de décès3. Par
3. Il est intéressant de noter les liens possibles entre le rituel chiite de commémoration
le concept de martyre en islam 77
exemple, à l’occasion du martyre des soldats iraniens pendant la guerre
Iran-Iraq (1980-1988), on reproduit certaines de ces cérémonies pour respecter
la mémoire de disparus de la guerre. De plus, l’importance de ces
cérémonies est tellement grande dans la culture populaire qu’à l’occasion
des décès naturels, on commémore le martyre de Hossein et de ses compagnons
pour leur demander la bénédiction divine.
La tragédie d’Achoura est systématiquement utilisée comme idéologie
de résistance. Celle-ci vise à la fois à protéger la survie culturelle chiite et
à exprimer son opposition au pouvoir sunnite dominant dans le monde
musulman.
4.4 Chiisme, politique et martyre
Pour les chiites, une interprétation militante du martyre de l’imam Hossein
s’oppose à une autre, doloriste.
Dans l’interprétation militante, le martyre de Hossein est idéologisé et
sert de base à une révolution religieuse. Le martyre de Hossein devient le
symbole de la résistance contre la corruption de la dynastie sunnite
omeyyade. Selon cette idéologie, Hossein a donné sa vie à l’islam, a accéléré
la chute des Omeyyades et favorisé la montée des Abbasides qui étaient
plus proches de la famille du prophète (Khosrokhavar 2004, 36). Trois
concepts clé sont au coeur de cette idéologisation : la foi, l’exode et le djihad.
C’est pourquoi l’islamisme chiite révolutionnaire prêche une discipline
religieuse, le refus de l’ordre injuste, impie et corrompu, et le recours
à l’action militaire, élément nécessaire pour changer le statut quo.
Cette idéologisation rend accessible l’action martyre aux musulmans
ordinaires, car, par son action révolutionnaire et militante, Hossein est présenté
comme un exemple que chacun peut suivre. Hossein n’est plus un
simple homme saint, l’objet de deuil et d’admiration (Khosrokhavar 2004,
70), mais devient un leader charismatique et politique qui guide l’action
politique. Selon Khosrokhavar, « La tâche d’humanisation et de modernisation
de l’imam Hossein a eu, dans les milieux chiites, une grande portée
symbolique. La voie était désormais ouverte pour transcrire l’abnégation
révolutionnaire dans un idiome religieux, brandir le drapeau de la protestation
rehaussé du prestige d’un Hossein contestataire et insoumis »
(2004, 70).
de la tragédie d’Achoura et la fonction de catharsis propre à la tragédie grecque selon
Aristote.
78 ali g. dizboni
L’exaltation de l’action martyre atteint le paroxysme idéologique chez
Ali Chariati, un intellectuel religieux iranien des années 1960-1970, qui
fait une distinction entre le mujahid et le martyre. Alors que le combattant
cherche la victoire militaire, le chahid, par son sacrifice physique, est témoin
de l’ordre injuste et de la véracité de son message afin d’inspirer les autres
pour dépasser la peur (Khosrokhavar 2004, 74-75).
En donnant une lecture plus politique et idéologique au martyre, on alimente
l’ardent désir d’une bonne partie de la jeunesse de se porter volontaire
dans les opérations militaires. Ainsi, on assiste à la popularisation du
sacrifice physique. Le deuil religieux associé au martyre de l’imam Hossein
et à ses actions exemplaires et exceptionnelles inspire les actions de combat.
À partir des années 70, l’islamisme chiite a suivi ce cours et donné le
ton aux événements les plus marquants des dernières décennies. Que ce
soit la Révolution islamique iranienne de 1979, dirigée par l’ayatollah
Khomeiny, la guerre Irak-Iran, l’émergence du mouvement Hizbullah chiite
au Liban contre l’occupation israélienne, ou, plus récemment, la résistance
chiite en Irak, tous ont été fort imprégnés par cette « martyropathie ».
Encore une fois, cette idéologie, qui réclame un islam révolutionnaire et
djihadiste, s’insurge contre un ordre jugé « dépravé, corrompu et injuste ».
Le martyre de Hossein étant le symbole de mobilisation et de galvanisation
des jeunes, l’Achoura prend donc une plus grande portée symbolique et
sert d’instrument de mobilisation politique. À titre d’exemple, l’invasion
américaine en Irak a permis à certains leaders religieux de la communauté
chiite d’exploiter les cérémonies d’Achoura pour mobiliser des milices et
organiser des manifestations populaires.
La réaction en chaîne de cette politisation de l’idée de martyre est indéniable.
L’islamisme sunnite, tel que celui du Hamas et du Djihad palestiniens,
s’est inspiré du culte du martyre chiite pour l’appliquer au conflit
arabo-israélien.
En revanche, dans l’interprétation doloriste, la portée politique de
l’Achoura reste très limitée. La vision de ses partisans met l’accent sur l’engagement
pacifique en faveur de la justice sociale et de la réforme morale
et non politique et militante. Pour eux, Achoura est avant tout une pratique
religieuse individuelle, rédemptrice et salvatrice. Comme le souligne
Khosrokhavar:
Pour les partisans du quiétisme et du dolorisme, la défaite de Hossein signifie
que ce monde est une vallée de larmes et que seules les larmes versées
pendant le mois de Moharram où on célèbre sa Passion peuvent apporter un
le concept de martyre en islam 79
baume aux maux innombrables que réserve au croyant la vie ici-bas. C’est
la version dominante qui, à de rares intervalles près, a constitué la religiosité
populaire dans le monde chiite [...] la vision doloriste donnait un sens à la
permanence de la répression tout en consolant le croyant par la promesse
d’un au-delà de bonheur au paradis. La dissimulation de son appartenance
au chiisme (taquié ou ketman) était une attitude fréquente dans les milieux
chiites en territoire sunnite. (2004, 75)
Conclusion
Modestement, cet article cherchait à présenter aux lecteurs quelques éléments
de base afin qu’ils puissent mieux saisir le concept de martyre en
islam, son lien avec le djihad et l’acception particulière que le sacrifice physique
prend pour le chiisme. La discussion reste cependant préliminaire et
une analyse plus approfondie du système de pensée islamique serait indispensable
pour mieux décortiquer cette problématique de recherche.
D’autant plus que le contexte international impose une telle recherche.
Sur le plan pratique, une relecture de l’islam est nécessaire afin de comprendre
le djihad et le martyre dans le contexte des sociétés modernes
contemporaines. Étant donnée la couverture médiatique souvent hâtive et
trop subjective du monde musulman, associant presque automatiquement
islam et terrorisme international, cet exercice épistémologique et herméneutique
est impératif. La persistance de certains préjugés négatifs entraîne
des effets pernicieux pour la paix sociale. Or, à l’âge de la mondialisation
de l’information et de l’interdépendance de nos sociétés, le dialogue et la
coexistence ne sauraient que souligner nos ressemblances au lieu d’exacerber


http://www.erudit.org/revue/theologi/2005/v13/n2/013605ar.pdf
http://majda.bloguez.com/majda/2263779/Le-martyre-en-Islam



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Résumé
Cet article analyse le concept de martyre en islam. En premier lieu, nous présentons
brièvement le concept de djihad selon le Coran, les hadiths (les paroles de
Mahomet) et les propos des compagnons de ce dernier. En deuxième lieu, nous
explorons les caractéristiques du concept de martyre et son lien avec le djihad
dans les textes sacrés. En troisième et dernier lieu, nous examinons plus spécifiquement
certains aspects rituel, politique et idéologique du martyre dans l’islam
et l’islamisme chiites contemporains.
Abstract
This article examines different aspects of martyrdom in Islam. This analysis follows
three steps. Firstly, we briefly present the concept of Jihad and its normative
status in Koran, in Hadith and in the statements of the early Muslims.
Secondly, we explore the characteristics of the concept of martyrdom and its
relationship with Jihad in the Islamic sacred texts. Thirdly and finally, we examine
more specifically the ritual, political and ideological characteristics of martyrdom
in contemporary Shia Islam.
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