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 Les musulmans entre les défis du moment et les interrogations de demain

22/6/2011

سبحانك اللهم و بحمدك أشهد أن لا إله إلا أنت أستغفرك و أتوب إليك 

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Dr Mohamed Kettani

Plus que jamais, le besoin se fait pressant pour l’approfondissement de la recherche, du débat et du dialogue sur la réalité des musulmans en cette période où le monde moderne a amorcé une nouvelle étape de son histoire, marquée par une cadence accélérée de bouleversements insolites qui ébranlent les habitudes établies.

Et pour cause, l’ampleur du progrès accompli dans le domaine des sciences expérimentales et de la technologie est au-delà de toute imagination. Cela se fait sentir en particulier au niveau des moyens d’information qui, de nos jours, franchissent les frontières, couvrent toute la planète et n’épargnent aucun domaine, permettant ainsi à l’homme de vivre en temps réel ce qui se passe dans les quatre coins du globe, de collecter en un temps record toutes les informations voulues sur n’importe quel sujet et de percer les mystères des lieux naguère inaccessibles et impénétrables. Cette évolution sans précédent a généré un flux d’informations et une abondance de produits dans tous les marchés du monde, faisant complètement fi des frontières internationales et échappant au contrôle des autorités nationales. Il s’en est suivi une diffusion de valeurs diverses, de modes de pensée, de normes et d’idées toutes faites, mettant ainsi en péril toutes les identités culturelles et les croyances existantes. Si nous mettons tant l’accent sur les moyens d’information, c’est en raison du rôle décisif qu’ils jouent désormais dans l’aiguillage des sociétés humaines.

De surcroît, le monde a amorcé le troisième millénaire au rythme des attentats terroristes du 11 septembre 2001, dont on ne saurait mesurer l’ampleur des répercussions sur les sociétés humaines en général et sur le monde arabo-islamique en particulier. De fait, l’on a pas tardé à assister à un renforcement du nouvel ordre mondial unipolaire, aujourd’hui fer de lance de la guerre contre le terrorisme international, mettant ainsi le monde islamique au-devant de la scène et rendant ce dernier un sujet d’actualité par excellence.

Pour le monde islamique, ce sont là des bouleversements profonds face auxquels il est appelé à opérer une réflexion prospective à court terme, selon une logique d’évolution dont il ne saurait ni maîtriser la cadence ni prévoir les retombées. D’ailleurs, c’est pour les besoins de ce genre de travail que des centres d’études prospectives et stratégiques ont été mis sur pied un peu partout dans les pays développés et les puissances politico-économiques mondiales, lesquelles érigent la planification de l’avenir au sommet de leurs priorités. Quant au monde islamique, nul doute qu’il souffre, plus que toute autre partie du monde, d’un besoin cruel de tels centres dont la mission principale est d’observer, d’analyser et d’évaluer l’impact des mutations présentes afin de pouvoir ébaucher les contours du proche avenir à leur lumière.

Face à ce constat, le moins que l’on puisse faire est d’amener nos penseurs et nos chercheurs à conjuguer leurs efforts et à se pencher ensemble sur la situation des arabes et des musulmans pour essayer de l’analyser loin des états d’âme et des réactions émotionnelles, tout en évitant de reproduire les idées toutes faites ou de faire la propagande des idéologies qui ont fait leur temps et dont l’insuffisance et l’imperfection ont été prouvées. C’est pour cela que nous devons nous préparer, corps et âme, à pratiquer l’autocritique et à procéder à une révision de toutes les questions tranchées et les idées reçues. A cet égard, je me limiterai à traiter tout particulièrement les questions ayant trait à la réalité des musulmans et qui nécessitent une autocritique, sans toutefois les lier aux politiques occidentales qui, du reste, sont bien responsables d’avoir fait perdurer cet état de choses depuis l’époque du colonialisme.

Mais je tiens, tout d’abord, à éclaircir certains concepts que j’utiliserai dans cette étude ainsi que certains présupposés de base qui constituent le fondement de la présente analyse.

Dans mon propos, j’entends par défi le même concept minutieusement analysé par le grand historien anglais Arnold Toynbee qui s’est penché sur toutes les civilisations humaines successives en tentant d’analyser les conditions de leur naissance et de leur disparition à la lumière de ce concept, résumant ainsi la logique qui conditionne leur existence(29). Il appelle défi l’affrontement de l’homme avec la nature ou avec des problèmes et des pressions impérieux, dans lequel l’homme fait preuve de créativité et d’innovation en changeant son comportement vis-à-vis des contraintes liées à cette situation de conflit. Tout au long de l’histoire, les communautés humaines ont dû affronter différents types de contraintes impérieuses qui les ont mis devant une alternative : soit se déclarer vaincues devant ces puissantes forces -qu’elles soient naturelles tels la sécheresse, l’isolement, la famine, les tremblements de terre et les déluges, ou du fait de l’homme telle la menace d’invasion, ou à caractère social tels la tyrannie, la servitude, l’esclavage, les conflits ethniques et religieux, qui signifient pour ceux qui les affrontent l’élimination, la disparition ou la dépendance- soit faire de ces contraintes un catalyseur pour une mobilisation de leurs forces créatives afin de passer outre les conditions conjoncturelles qui leur ont imposé cette confrontation et ce, à travers le changement de leur réaction vis-à-vis de ces contraintes de telle sorte que l’affrontement se transforme en catalyseur des forces de dépassement et d’innovation.

Or, les problèmes auxquels le monde islamique fait face actuellement sont une illustration parfaite de ce défi dans son acception la plus large. En effet, face aux contraintes et aux pressions d’ordre interne et externe, les musulmans peuvent soit se laisser vaincre par ces problèmes qui constituent une sérieuse menace pour leur existence et leur identité, soit faire de ces défis un facteur de motivation profonde pour changer leurs conditions, surmonter les causes de leur crise et provoquer ainsi l’émergence d’une nouvelle époque de leur existence.

Pour qu’un défi soit créatif et constructif, il doit orienter la nation ou la communauté vers l’avenir en suscitant chez elle une volonté déterminée de changer la réalité présente et de créer de nouvelles conditions devant lui permettre d’interagir  positivement avec sa réalité. Autrement dit, pour relever tout défi, la solution n’est nullement dans le retour au passé afin d’y puiser un modèle pour faire face aux exigences de l’avenir et créer les nouvelles conditions à même de favoriser la renaissance, la consolidation de l’identité et l’élimination des contraintes et des embûches. En effet, comme chaque époque a ses armes avec lesquelles l’homme assure sa propre défense, elle a aussi ses sources de force qui sont les seules à même de permettre à l’homme de s’imposer. Dans cette optique, le fait de voir l’éveil islamique comme un retour au passé pour essayer de s’en inspirer, d’en reconstituer les modèles et de bâtir l’avenir sur cette base, comme d’aucuns le préconisent, est une vision qui ne saurait nous permettre ni de relever les défis ni de nous imposer dans un monde en perpétuelle mutation et où la concurrence est acharnée pour dompter la nature et subjuguer l’homme.

Le second point que je tiens à éclaircir est bien le fait que ce n’est pas l’islam qui fait face à des défis, comme le pensent certains. Bien au contraire, je crois qu’en réalité, ce sont les musulmans eux-mêmes qui affrontent ces défis. Pourquoi alors cette nuance ? et quelles en sont les significations, surtout pour des sociétés qui refusent toute dissociation entre leur identité et l’islam ?

En fait, l’islam est un code de conduite sociale et un modèle de foi qui n’est pas plus qu’un ensemble de principes et de préceptes généraux. Ceux-ci ne peuvent avoir d’existence réelle que si les musulmans s’y attachent et décident de les appliquer dans leur vie de la façon qu’ils croient être la bonne. Dès lors, qui parmi nous, individuellement ou en groupe, oserait prétendre qu’il applique parfaitement et réellement cette religion, à l’exception de ceux qui l’ont fait à l’époque du Prophète (que le Salut soit sur lui) ? De nos jours, l’unanimité est quasi-acquise que les musulmans n’appliquent l’islam dans leur vie privée et publique que formellement. Si tel est le cas, et si les musulmans sont restés sous-développés à cause de leur incapacité à appliquer leur religion ni dans la forme ni dans le fond, pourquoi dès lors mettre l’islam lui-même en cause et pourquoi persister à dire que c’est lui qui doit relever les défis ?

A vrai dire, l’idée selon laquelle l’islam est confronté à des défis ne saurait être pertinente que dans un seul cas, celui où ses préceptes et ses valeurs universels seraient réellement menacés par les idéologies et les philosophies matérialistes et irréligieuses de l’Occident. Dans ce cas, j’estime qu’une telle éventualité ne peut avoir d’existence que dans l’esprit de gens, parmi nous ou ailleurs, ayant une vision très bornée. Car le fait est que la religion islamique, par ses valeurs immuables, est si forte, si résistante et si pérenne que ni les philosophies grecques d’antan ni les philosophies européennes modernes n’ont pu entamer sa structure inébranlable. C’est là une réalité reconnue par les spécialistes parmi les chercheurs musulmans et les hommes de science qui se sont attelés à la mettre en évidence, que ce soit dans la pensée islamique traditionnelle ou moderne.

S’agissant des attaques dirigées par les occidentaux contre l’islam et des accusations dont cette religion fait notoirement l’objet et qu’il n’y a pas lieu de discuter ou de réfuter ici, entre autres le fait qu’il soit, selon eux, une confession déterministe à tendance belliqueuse et fanatique, qui ne tolère aucune coexistence avec les avis contraires et qui pratique une discrimination flagrante entre l’homme et la femme au niveau des droits sociaux et des principes de l’égalité des êtres humains, ce sont tout simplement des accusations venant de personnes qui n’ont pas pris la peine de lire ni le Saint Coran ni les Hadith du Prophète. Ils considèrent la réalité des musulmans et leurs conditions sociales comme l’unique signe qui dénote de la nature de l’islam. La preuve est que dès lors que ceux-ci prennent connaissance des textes de référence de l’islam qui en expliquent les préceptes et les dogmes, ou qu’ils lisent  l’histoire des relations qui existaient jadis entre l’État islamique et les Juifs, les Chrétiens et les Mazdéens depuis l’avènement du gouvernement de Médine, ou qu’ils étudient la civilisation islamique fondée sur le développement des sciences et l’usage de la raison et de l’expérimentation dans la génération de la connaissance ainsi que sur l’ouverture sur les cultures de l’Orient antique et la culture grecque, ils acquièrent alors la certitude que l’islam est bien loin des accusations qu’ils essayent de lui faire porter.

C’est pourquoi la distinction doit être établie, d’un côté, entre l’islam en tant que tel, c’est-à-dire les textes divins révélés et la tradition du Prophète, laquelle constitue une incarnation rayonnante des idéaux, et, de l’autre, les croyances de la majorité des musulmans, dans lesquelles il y a une grande part de charlatanisme, de falsification des réalités, de neutralisation des idéaux positifs et d’imitation des prédécesseurs sans distinction entre les principes constants et les principes temporels, ce qui, au demeurant, est bien palpable dans notre réalité actuelle. Le comble, pour ainsi dire, et le plus grave pour notre vie religieuse, c’est que nous avons affaire à un phénomène récent, celui de certains mouvements qui monopolisent la compréhension de l’islam et à cause desquels les musulmans se sont divisés en groupes qui s’accusent mutuellement d’hérésie. Ainsi, non seulement les musulmans se sont éloignés de la pratique de l’islam authentique, mais en plus ils ont été complètement détournés de leur religion.

D’aucuns pourraient se demander pourquoi s’appliquer à critiquer la réalité des musulmans tout en contestant leur appartenance à l’islam, chose qu’ils rejettent catégoriquement d’ailleurs ? La réponse est que nous ne prétendons nullement qu’ils ne sont pas musulmans, mais confirmons juste ce qui a été affirmé avant nous par une pléiade de réformateurs, à savoir que les musulmans en général vivent de nos jours une fausse prise de conscience vis-à-vis de leur religion. Faussée et déformée, cette prise de conscience apparaît sous plusieurs formes, faisant de l’appartenance à l’islam une appartenance de façade qui ne touche pas aux origines dogmatiques et aux valeurs authentiques. L’ignorance et l’extrémisme sont deux facteurs essentiels qui contribuent au façonnement de cette conscience religieuse chez la majorité des musulmans plongés dans l’illettrisme et l’imitation aveugle et que non seulement la multitude des doctrines religieuses et des interprétations erronées empêche d’appréhender la réalité de leur religion, mais elle sème aussi la zizanie entre leurs différents groupes, sans qu’il soit possible pour autant que ces interprétations soient sujettes ni à la révision ni à la critique.

Certes, l’Asie et l’Afrique comptent ensemble des centaines de millions de musulmans formant un immense bloc humain, mais dont la force et l’influence demeurent bien disproportionnées par rapport à leur supériorité numérique qui n’a aucun poids effectif. Et pour cause, ils sont divisés en groupes et fourvoyés par divers mouvements de prosélytisme et tendances politiciennes qui, à leur tour, se trouvent être exploités par la propagande qui les pousse et les mobilise pour mener des guerres contre soi. C’est sans doute ce qui a fait dire au cheikh d’Al Azhar, lors de la séance d’ouverture de la 15e conférence du Conseil Supérieur des Affaires islamiques en Égypte, que les musulmans sont une nation de racaille, en ce sens qu’ils ont échoué, malgré leur nombre impressionnant, à affronter l’injustice et la dictature de certains de leurs dirigeants ou à faire face au nouveau colonialisme et ce, en dépit du capital religieux et civilisationnel grandiose qui est le leur. A cela nous ajoutons que cette nation a également échoué à développer ses potentialités et à défendre ses intérêts sur la scène internationale. C’est là un autre défi auquel font face les musulmans, à savoir la nature de la vision qu’ils ont d’eux-mêmes, de leur religion et de la réalité de leur époque.

Le troisième élément que je tiens à éclaircir a trait au fait que, dans toutes les questions concernant le monde islamique ou le monde arabe en particulier, il se produit un certain amalgame entre le national et le religieux chaque fois qu’il est question de procéder à une analyse de la réalité des musulmans. C’est pourquoi il convient de signaler que nous sommes ici devant une alternative : soit de parler des musulmans en tant que peuples et nations ayant chacun ses spécificités culturelles incarnées par la langue, le patrimoine populaire, le capital social et les coutumes séculaires, autrement dit juger ces peuples du point de vue des considérations nationalistes, ce qui impose alors de ne prendre en ligne de compte que les facteurs propres à chaque peuple à part ; soit de parler de ces peuples entiers à partir de l’optique selon laquelle ils ont tous la même religion et par conséquent constituent une seule nation ayant des composantes spirituelles, culturelles et civilisationnelles communes. Loin de nous ici l’idée de critiquer ou de prendre la défense de la pensée nationaliste arabe, s’agissant des idéologies qu’elle a mises à l’épreuve pour sortir la nation arabe de l’abîme où elle s’est enfoncée, aujourd’hui plus sombre et plus profond que jamais.

Il est cependant, certain que la pensée nationaliste arabe portait en elle les germes de la division comme ce fut le cas pour la pensée religieuse finissant ainsi par affronter des nations et des ethnies au sein de l’entité arabe elle-même. Autrement dit, elle s’est trouvée victime de la même logique qu’elle a utilisée pour bâtir le concept de la nation arabe au détriment de celui de la nation islamique. Des deux approches, j’opterai pour celle du monde islamique entier, partant du fait que les musulmans sont une puissance humaine et mondiale ayant une présence sur la scène internationale, que la nation arabe est une de ses composantes essentielles et que les défis auxquels font face les musulmans les concernent tous, arabes et musulmans, sans exception. Mais, avons-nous le droit de considérer que les musulmans constituent aujourd’hui une seule nation ? Certes, d’aucuns peuvent douter de cette unité islamique en se basant sur une logique ou une autre, mais je me contenterai ici de faire un rappel des facteurs qui militent en faveur d’une nation unie.

Le premier de ces facteurs est le facteur géographique et naturel. De fait, le monde islamique s’étale sur trois continents. En Afrique, il s’étend du détroit de Gibraltar au nord jusqu’au Nigeria au sud, en passant par le grand Sahara, et va encore vers l’Est, dans le même continent, pour englober l’Égypte, le Soudan et la Somalie. En Europe, il s’étend aussi aux Balkans pour inclure la mer noire et la mer du nord, puis va vers l’Asie où il englobe le centre et l’ouest du continent en plus de l’est où il inclut la Mongolie et l’ouest de la Chine. Ensuite, il va vers le sud où il s’ancre dans la région des indes orientales et s’étend jusqu’en Malaisie. Dans le Moyen Orient, la présence islamique est des plus grandes, se concentrant notamment au sud et à l’est de la Méditerranée. Ainsi, le monde islamique occupe le centre du globe, sous forme d’une large ceinture longeant les côtes des plus grands océans et mers du monde. En outre, les musulmans représentent près de 20 % de la population mondiale, soit plus d’un milliard de personnes, englobant plusieurs nationalités qui se retrouvent unis autour d’une même profession de foi, bien que disposant au niveau régional de paramètres unificateurs leur permettant de former des groupements régionaux à même de renforcer et de consolider cette unité globale.

De surcroît, les pays islamiques sont parmi les pays les plus riches en ressources naturelles qui assurent à leurs peuples une autosuffisance en matière d’énergie, d’alimentation et de ressources hydriques.

Le second facteur est la religion islamique unificatrice. Elle est, en effet, la référence de leur unité qui, loin d’être en opposition avec les spécificités culturelles des nationalités intégrées au sein de cette union, contribue par contre à leur enrichissement. D’ailleurs, l’islam est parti sur la base de la pluralité des peuples et des tribus, et le Saint Coran est venu instituer ce pluralisme en tant que règle divine dont le but est de permettre aux peuples de se connaître et non de s’ignorer, de coopérer et non de s’affronter. Un autre signe de cette unité n’est autre que l’unanimité de tous les musulmans quant à une seule et unique référence normative, à savoir le Livre Saint et la Tradition du Prophète. Entre eux, aucun désaccord n’est possible au niveau des piliers de l’islam ni des degrés de croyance découlant de cette profession de foi. C’est pourquoi, en islam, le lien de fraternité en religion vient bien avant le lien de fraternité consanguine, ce qui constitue le summum de la solidarité et de la coopération, que les musulmans aient appliqué ou non ce principe.

Le troisième facteur d’unité découle du fait que le Saint Coran s’adresse aux musulmans en tant qu’une seule nation, puisque l’islam n’est pas une religion nationaliste au même titre que le christianisme ou le judaïsme, et quand la loi islamique a été instituée, il en a fait une loi générale et globale pour l’être humain où qu’il soit et à n’importe quelle époque de son existence et l’a imposée dans le but de régler le comportement publique et privé de ses adeptes. Si au sein de cette loi coexistent plusieurs doctrines religieuses, c’est un signe de plus que cette multitude de doctrines est une traduction réelle de la règle de pluralisme et de diversité des milieux, des époques et des traditions. Si ce pluralisme et cette diversité sont le propre des sociétés humaines, le Fiqh islamique dispose de suffisamment d’outils d’adaptation et de jurisprudence à même de lui permettre d’intégrer ce pluralisme, tels la prise en compte des intérêts courants et le recours à l’arbitrage de la coutume et de l’unanimité au vrai sens du terme dans le cadre de la concrétisation des objectifs suprêmes de la Charia de la forme la plus adaptée à l’époque et au lieu concernés.

Un autre signe de l’unité de la nation islamique, qui vient s’ajouter à ceux précités, est incarné par le fait que l’Occident, à travers son histoire médiévale et moderne, n’a jamais considéré le monde islamique que comme une seule entité et les musulmans qu’en tant qu’une seule nation solidaire pour le meilleur et pour le pire, que cette unité soit réelle ou potentielle. Ne devons-nous pas, dès lors, avoir de nous-mêmes au moins la même vision qu’a l’Occident de nous et qui l’amène à coordonner toutes ses politiques envers nous et à œuvrer pour étouffer avec tous les moyens possibles toutes nos aspirations ?

J’ai préféré m’abstenir de soulever le rôle qu’a joué le colonialisme occidental dans la désorientation du monde islamique en semant la discorde entre ses composantes. Les écrits sur ce sujet foisonnent et les observateurs des politiques occidentales vis-à-vis de l’islam et des musulmans ne cessent de confirmer les mêmes réalités. Par ce choix, j’ai voulu éviter de mettre toute la responsabilité de nos malheurs sur l’Autre, en l’occurrence l’Occident, puisqu’il est évident pour moi que les musulmans ont leur part de responsabilité à assumer à ce niveau. S’il est difficile de déceler, au niveau du monde islamique, un dysfonctionnement ou un défi qui ne serait pas le fait de l’ancien ou du  néo-colonialisme, je laisse tout de même au lecteur intelligent le soin de lier le phénomène intérieur à ses facteurs exogènes.

Le plus grand défi auquel les musulmans font face est celui de l’unité et de la division. D’aucuns argueraient que la division et la désunion dont souffre le monde islamique depuis des siècles sont un phénomène naturel de l’histoire. Les groupements nationaux qui se sont constitués, particulièrement durant les temps modernes, sont des signes du développement politique et social ayant conduit à l’institution de l’Etat-nation. C’est exactement ce qui s’est produit dans le monde islamique lui-même qui compte aujourd’hui plus de 50 États (30). Les peuples islamiques qui sont tombés sous le joug du colonialisme européen,  tant l’est qu’à l’ouest du globe, ont dû mener des guerres de libération, animés en cela par un sentiment à la fois national et nationaliste, puis bâti leurs pays, une fois l’indépendance acquise, sur la base de l’Etat-nation.

Toutefois, la lecture de l’histoire moderne du monde islamique, notamment au niveau de la lutte qu’il a menée contre le colonialisme occidental, nous apprend clairement que ce sont bien les Etats colonisateurs qui ont imposé les frontières artificielles au sein du même pays, faisant fi des intérêts de ces pays et de leurs peuples. Une fois que les Etats-nations se sont constitués dans le monde islamique, ils ont considéré ces frontières comme une réalité effective, mais n’ont pas tardé à découvrir, avec le temps, les contradictions qu’elles recèlent, ce qui a conduit dans certains cas à l’éclatement de conflits armés. Or, compte tenu des relations fraternelles, des réalités historiques et des liens de complémentarité existant entre les pays islamiques, ceux-ci devaient œuvrer pour régler leurs différends à ce niveau de la façon qui soit en harmonie avec les exigences de l’unité islamique et les considérations de l’histoire commune et qui puisse préserver les intérêts de l’ensemble des parties. Ce ne fut pas le cas puisque le monde islamique continue à figurer en tête des zones où persistent encore les problèmes relatifs aux conflits frontaliers et inter-étatiques dans le monde, à l’exception des pays africains.

A cet égard, un chercheur spécialisé en la matière n’a pas manqué de relever que le critère qui a servi à l’émergence des Etats-nations n’a rien à voir, dans la majorité des cas, avec la classification géopolitique et culturelle du groupe incarnée par l’État, mais découle plutôt des rapports de force existant à l’époque entre les puissances coloniales occidentales, lesquelles ont imposé leur hégémonie au monde, se sont partagées ses peuples et ses richesses et ont tracé ses frontières selon les équilibres politiques en place et les arrangements faisant suite aux tractations qui ont eu lieu entre elles. Plus tard, les mouvements de libération naquirent à l’intérieur de ces frontières et, quand le colonisateur dût partir, les États nés avec l’indépendance ont respecté les frontières héritées de celui-ci, mais au lieu d’être l’expression du groupe politique de base, ont fini par s’imposer, à travers le pouvoir incontestable, en unique incarnation de l’existence sociale à laquelle il est permis de s’accaparer toutes les fonctions politiques sans exception.

Pour nous, l’existence d’Etats-nations au sein du monde islamique s’inscrit dans le cadre des phénomènes historiques et politiques naturels, en ce sens qu’il est impossible par exemple de concevoir le monde islamique sous forme d’un seul État comme ce fut le cas à l’aube de l’histoire islamique. Ce qui est concevable, en revanche, c’est l’émergence d’une union islamique entre l’ensemble de ces États, dans le cadre de laquelle l’Etat-nation est considéré comme une des composantes de la nation islamique fondée sur le pluralisme et la diversité. En outre, les spécificités linguistiques et culturelles de chaque État, ou composante, devront être reconnues, mais uniquement dans le cadre d’une union fondée sur le partenariat, la complémentarité économique, l’harmonisation des positions vis-à-vis des questions mondiales et internationales et l’établissement de relations de coopération exemplaires entre les États du monde islamique (31).

Un autre défi auquel sont confrontés les musulmans est celui ayant trait à la vision qu’ils ont d’eux même. Autrement dit, nous devons parvenir à forger en nous-même une conscience objective de notre existence collective vis-à-vis de la réalité environnante. Un objectif que nous ne saurons atteindre qu’en satisfaisant les multiples conditions de notre existence politique et sociale, en parvenant à distinguer l’essentiel du superflu et la progression du recul, en plaçant chaque problème dans sa dimension naturelle et en constituant une vision intégrée à même de nous permettre d’appréhender nos potentiels et nos handicaps, de définir nos priorités et de reprendre confiance en nous-même, une confiance suffisamment solide pour prévenir les générations montantes d’être subjuguées par l’Autre au point de finir dépendantes de lui.

Depuis la fin du XIXe siècle, des appels à la réforme ont été lancés et des recherches, des études et des livres s’attelant à l’analyse de la réalité du monde islamique ont été rendus publics. Au fil du temps, touts ces écrits, études et appels se sont accumulés pour former une immense bibliothèque, sans pour autant parvenir à déclencher le changement ou la renaissance islamique que ces penseurs ont tant appelé de leurs vœux.

Certes, nous constatons de nos jours des signes dénotant d’un certain éveil islamique. Il n’en demeure pas moins que l’absence d’une prise de conscience chez les musulmans vis-à-vis de leur existence et de leur réalité continue de les empêcher d’atteindre la véritable renaissance. C’est ce qui a poussé un penseur à se demander récemment : “Pourquoi le corps islamique, tant imposant de par sa taille, mais tant faible de par ses forces, est-il un exemple des plus frappants de l’échec de tous les médecins qui se sont succédé à son chevet et lui ont prescrit différents remèdes ?”.

A vrai dire, la pensée islamique a été très fertile au niveau des écrits qui se sont attelés à traiter ce qu’on a pensé être les causes de ce phénomène. Si d’aucuns en ont attribué la responsabilité au colonisateur, mettant ainsi complètement le tort sur l’Autre, certains ont imputé la situation au non respect des enseignements de l’islam, alors que d’autres l’ont attribué soit à la pauvreté et à l’ignorance, soit aux régimes totalitaires. Toujours est-il que l’explication matérielle sociale demeure en tête des explications les plus pertinentes. De fait, l’inhibition du potentiel productif des immenses ressources humaines dans les pays islamiques -lequel est tributaire de la qualification professionnelle et scientifique, tributaire à son tour du projet éducatif national aux moyens et aux objectifs clairs, le tout tributaire du respect des libertés publiques et de l’existence de la démocratie- a fait que les sociétés du monde islamique soient devenues des sociétés de consommation et non de production, des sociétés d’imitation et non de créativité et d’invention. De telles sociétés ne peuvent, tout naturellement, qu’être à la merci des puissances mondiales productives qui les exploitent à  souhait.

J’ajouterai pour ma part une autre explication à celles susmentionnées, en l’occurrence l’inhibition ou la réduction au strict minimum de la pensée critique, laquelle représente la condition de reprise de l’auto conscience. En effet, plus du trois-quarts des musulmans souffrent de l’ignorance, de l’illettrisme, de la pauvreté et de l’incapacité à acquérir le savoir à une époque où le savoir et la communication sont considérés comme les plus importants piliers de la civilisation contemporaine et les plus importants mécanismes du progrès. Quant au dernier quart des musulmans, représentant ceux qui sont plus ou moins cultivés, ils ne peuvent guère se mettre d’accord sur une même démarche à suivre et n’arrivent pas non plus à se faire une vision commune des choses. Si certains demeurent prisonniers du passé et du patrimoine, ne pouvant appréhender les réalités du présent, sans parler de prospecter l’avenir, d’autres mettent ce passé et ce patrimoine en cause, se faisant tout simplement l’écho de l’ennemi dans leurs analyses. Entre ces deux principales tendances, les positions se multiplient et se font nombreuses, telles les couleurs de l’arc-en-ciel, et la situation est aggravée avec le déficit de communication existant entre les sociétés islamiques, qui fait que la réalité de chaque pays islamique est totalement inconnue des autres. Et pour cause, les médias dans le monde islamique sont soit occupés à suivre ce qui se passe en Occident même, soit des médias partisans qui ne font qu’accentuer les divergences et les différences entre les musulmans. Quant aux médias occidentaux, ils ne s’intéressent qu’à l’Occident lui-même. En plus, leur manière de traiter leur réalité ou la nôtre nous rend souvent prisonniers de leurs sujets, de leurs analyses et de leur propre logique.

Le troisième défi auquel font face les musulmans est le corollaire du précédent. C’est le défi politique ou le système de pouvoir, qui se trouve être la source de tous les malheurs des musulmans dans le passé comme dans le présent. Jadis, ce fut l’alliance du totalitarisme avec l’idéologie religieuse dans l’exercice du pouvoir. Dans les temps modernes, et au lendemain de l’indépendance des pays islamiques, des régimes socialistes, libéraux militaires ou constitutionnels, se sont maintenus au pouvoir en en excluant les masses populaires qui se sont vues ainsi empêchées de contribuer à la prise de la décision politique et à la gestion de la chose publique. En somme, il s’agit ici du défi de la démocratie, des droits de l’homme et de la mise en place de l’État des institutions constitutionnelles efficaces à même de permettre l’émergence d’une nation vivante et active, dont toutes les composantes se mobilisent pour défendre ses acquis. Les expériences ont montré qu’une autorité coupée de sa société avec laquelle elle doit être en interaction n’est pas plus qu’une tête surmontant un corps mort, paralysé ou handicapé qui ne saurait exister, et quand bien même cela arrive, il ne peut rester en vie.

A vrai dire, ce défi est plus sérieux et plus grave que celui que l’on peut appeler défi politique, en ce sens qu’il est ici question de la mise à niveau collective devant nous permettre d’être en phase avec un monde en perpétuel changement. Cela ne peut se produire qu’à travers le développement des potentialités de la nation et la libération de ses énergies afin qu’elle soit apte à mener le combat où elle devra s’imposer, en adoptant le même procédé et la même démarche qui ont permis aux autres nations de s’imposer sur tous les plans. Ici me revient l’idée qui fut le fondement de la démarche réformatrice de Khayreddine Tounsi (1822-1889), tant elle sied parfaitement à la situation actuelle. Durant la seconde moitié du XIXe siècle, en effet, les pays islamiques faisaient l’objet d’une invasion colonialiste européenne. Incapable de se défendre car n’étant pas, du moins, aussi armé que ses envahisseurs, le monde islamique se voyait vaincu d’office. C’est alors que Khayreddine Tounsi appela à l’adoption impérative des systèmes européens fondés sur la justice et la liberté, autrement dit la démocratie et le libéralisme, lesquels favorisent la production et incitent à la concurrence et au développement matériel et humain. Pour lui, “les nations qui ne se mettent pas au diapason de leurs voisins en terme de production de matériel de guerre et de leur hiérarchisation militaire se verront, tôt ou tard happés par eux comme un vulgaire butin de guerre.”(32).

S’il a mis l’accent sur la hiérarchie militaire, c’est parce qu’elle symbolise le progrès. Pour preuve, il avançait ce hadith du Prophète (que le Salut soit sur lui) : “Quiconque fait la guerre doit combattre de la même manière qu’on le combat”. Par ailleurs, Abou Bakr, le compagnon du Prophète, a dit dans son testament à Khaled Ibn Al Walid au sujet de la guerre à livrer aux renégats : “Si tu combats ces gens, utilise les mêmes armes avec lesquelles ils te combattent". En somme, ce réformateur avant-gardiste n’était pas sans savoir que le défi était lié moins à la faiblesse de la force militaire de certains États islamiques, tel l’empire Ottoman de l’époque, qu’aux structures de base de l’État et de la nation, lesquelles constituent la source de la puissance militaire, c’est-à-dire la force politique et économique. A cet égard, il s’est posé la question suivante : “Sommes-nous aujourd’hui en mesure d’effectuer les préparatifs indiqués (c’est-à-dire militaires) alors que nous sommes en retard en matière de savoir et de développement par rapport aux autres nations ?”(33). Ce développement et ce progrès seraient-ils réalisables sans l’adoption des systèmes politiques à l’image de ce que l’on voit en Occident, sachant qu’il s’agit là de systèmes fondés sur la liberté, la justice, le développement de l’agriculture et du commerce par l’application des sciences expérimentales ?

Si l’on analyse davantage le contenu de cette idée, on en déduira que les Musulmans étaient dépourvus du fondement sur lequel s’appuient les formes de force et de souveraineté, à savoir la participation collective des peuples à l’exercice du pouvoir suivant le processus démocratique habituel. On y décèle aussi la nécessité de stimuler les énergies du peuple par la formation scientifique, la mise à niveau éducative et la liberté de pensée.

Vu sous cet angle, force est de constater que le monde islamique n’a guère d’autre choix s’il veut permettre à ses peuples de vivre dans la dignité et exercer leur souveraineté, que d’acquérir les principaux atouts qui font la vraie force de l’Occident, en l’occurrence la démocratie politique, la justice sociale, les sciences expérimentales et la technologie avancée. Outre celles-ci, il lui faudra acquérir l’aptitude à évoluer constamment et, partant, à demeurer innovateur et créatif pour pouvoir répondre aux exigences des mutations internationales et garder ainsi le même niveau de compétitivité. Le monde contemporain, en effet, est un monde en perpétuel changement, mû par une dynamique de progrès ininterrompu. Avec l�

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