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 LE CALIFE ET LE SAVANT

2/5/2011

سبحانك اللهم و بحمدك أشهد أن لا إله إلا أنت أستغفرك و أتوب إليك

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Par Bennani Karim Tajeddine

Durant les périodes fastes, les chercheurs, de plus en plus nombreux, avaient coutume de se référer à la célèbre maxime, gravée dans toutes les mémoires : « Demandez le savoir même si c’est en Chine. »

Répondant à l’appel, un étudiant quitta son foyer pour se vouer corps et âme à la connaissance. Des années durant, il voyagea de pays en pays en quête du savoir.

Au fil du temps, son repère relatif se rapportait à la vie nomade des caravanes. De caravansérail en caravansérail, il partagea l’eau et le pain et le meilleur et le pire avec ses compagnons de fortune. A l’instar d’Ibn Batouta, il explora la route de la soie, traversa le désert de Gobi, rencontra les Mongols et côtoya tant d’autres peuples laborieux de l’extrême Orient. Poursuivant son périple au péril de sa vie, il s’embarqua un jour à bord d’une jonque. Chemin faisant, il découvrit enfin l’île de ses rêves. Sans aucune hésitation, il décida de s’y installer pour joindre l’utile à l’agréable et, surtout, apprendre une des sciences en vigueur.

Bien entendu, les habitants de cette île merveilleuse étaient réputés pour la précision presque mathématique de leurs travaux. Il commença alors un long apprentissage auprès d’un maître chevronné. Il persévéra longtemps avant de parvenir à son tour à réussir avec dextérité l’exécution d’opérations ingénieuses sur des objets infiniment petits.

Fort de son art, il retourna chez lui et demanda à présenter le fruit de son enseignement au Calife. Il fut alors bien accueilli et convié à exposer sa science en présence du Calife, d’Oulémas prestigieux, de dignitaires et du peuple à l’intérieur d’un immense amphithéâtre à ciel ouvert. Par ses proportions grandioses et ses nombreux étages, l’espace de rencontre ressemblait plutôt à un cirque romain. Comme un gladiateur attendant le combat ultime, le savant se plaça devant l’estrade la plus richement sculptée d’arabesques, réservée uniquement au Calife et à sa suite. Devant les acclamations chaleureuses du peuple, il reçut alors l’autorisation solennelle de commencer la présentation de sa science.

Quand le soleil fut au zénith, le savant sortit deux petites aiguilles d’un petit paquet en or scintillant aux réverbérations lumineuses. Il montra au public la première, rouge, et la seconde, noire. La curiosité fut à son comble, chacun se demandait ce qu’il allait bien en faire. Soudain, de sa main droite, il lança l’aiguille rouge à grande vitesse vers le ciel et, de sa main gauche, il la visa avec une précision professionnelle au moyen de l’aiguille noire. Avec célérité, l’événement eut lieu promptement de sorte que personne n’eut vraiment le temps de suivre attentivement le déroulement du scénario. Mais, en application de l’une des découvertes en optique du savant Ibn Haytham, des miroirs judicieusement disposés agrandissaient l’image et la projetaient harmonieusement sur un écran géant. Les spectateurs virent sans peine que l’aiguille rouge avait bel et bien pénétrée dans la fente de l’aiguille noire.

Le public se leva d’un seul coup pour acclamer le savant talentueux. Des applaudissements retentissants succédèrent comme du tonnerre dans le ciel. Ahuri par le spectacle, le Calife et le Grand vizir se déplacèrent physiquement pour constater à l’œil nu la prouesse extraordinaire exécutée avec précision et maîtrise. Ils témoignèrent sans équivoque de l’accomplissement du phénomène prodigieux. Le Calife ordonna qu’on donne immédiatement cent dinars d’or au savant. Ce dernier fut extrêmement heureux que les efforts de vingt années aient été finalement couronnés de succès.

Tout à coup, diamétralement opposé au scénario précédent, alors que le public était en liesse et que le savant, emporté par l’ivresse de la réussite, commentait joyeusement les rudiments techniques de l’opération, le Calife prit une décision paradoxale. Imprévisible, il changea de comportement et prit soudain l’air sévère d’un caïd autoritaire prêt à prononcer une sentence irrévocable. Il demanda silence et tout le monde se tut.

Il ordonna qu’on donne immédiatement cent coups de fouet au savant. L’écho de sa voix s’amplifia, se répercuta sur les parois et se perdit dans les méandres d’innombrables couloirs des bâtiments circulaires. Sur-le-champ, comme des prédateurs à l’affût d’un gibier de potence, des gardes, aux allures féroces et agressives, s’emparèrent impitoyablement du savant. Ils lui ligotèrent les mains et les pieds. Comme pour un mouton sacrifié, ils unirent leurs forces pour le hisser très haut. En peu de temps, ils parvinrent à le suspendre à un crochet encastré sur une poutre réservée aux condamnés au fouettement. Après avoir dénudé son dos, le sifflement aigu du premier coup de fouet dans l’air transforma la joie générale de fête en tristesse des funérailles. Le premier cri poussé fut tellement lancinant que les cœurs battirent la chamade. Chacun se demandait quelle étrange mouche avait bien du piquer le Calife. Au fil du temps, chaque coup fut ressenti comme un cauchemar invivable et une punition à un délit commis à l’insu du public. Après avoir été fouetté jusqu'au sang, au centième coup, le savant perdit

connaissance. En colère, le peuple hurla fort et réclama des explications à la réaction lunatique et imprévisible du Calife.

Ce dernier se leva et observa calmement la foule. Son charisme finit par imposer silence total. Il se tourna en direction du savant et prit la parole pour éclaircir le symbolisme de ses réactions duales :

« Ce savant a passé plus vingt ans de sa vie à apprendre une science à l’étranger. Positivement, il a pu arriver à bout d’un art nouveau conformément au Hadith du Prophète (PSDL) : « Celui qui fait l’effort de réflexion (Ijtihad) et parvient à un résultat juste a deux récompenses ; celui qui fait l’effort de réflexion mais commet l’erreur, a une seule récompense » C’est pour cette raison, me référant au deuxième cas, j’ai récompensé son effort et sa combativité louable par cent dinars d’or.

En revanche, comme vous l’avez remarqué, je l’ai condamné à cent coups de fouet. La sévérité de la seconde réaction parait manifestement en contradiction flagrante avec le bien fondé de la première. Naturellement, j’ai fait exprès de vous choquer afin que le paradoxe et l’enseignement en découlant serve de leçon et demeure à tout jamais gravé dans toutes les consciences. »

Le Calife marqua une pause. Le public sembla désorienté et rentra dans un cercle vicieux de questionnements. Or, n’ayant pas de réponse objective, il attendit le dénouement du récit. Le Calife poursuivit :

« Si je suis rentré en colère, c’est simplement parce que la science exposée, quoique riche d’illusions, n’apporte pas la brique indispensable à l’édification évolutive de notre « Maison », que d’autres devront continuer indéfiniment de bâtir. Autrement dit, son utilité pratique demeure négligeable au regard de l’intérêt général d’une civilisation universelle. »

Avant de mettre terme au meeting, le Calife évoqua l’exemple sublime du Prophète ( Paix et Salut de Dieu sur lui), qui fut bâtisseur pratique durant toute sa vie, qui a placé une magnifique brique pour parachever magistralement la Maison de ses prédécesseurs :

« Moi et mes prédécesseurs sommes des références pour l’humanité. Un jour un homme construit une magnifique maison mais il oublie de déposer une brique. Les gens observent cette très belle construction mais grand fut leur étonnement, lorsqu’ils constatèrent l’oubli de la brique. Ils interrogèrent le Prophète et il leur répondit : « Je suis comme cette brique, je clôture la chaîne des messagers. »(Hadith)

Les scribes gravèrent en lettres d’or les conclusions implicites du Calife afin qu’elles soient écrites, comprises et accomplies jusqu’à la fin des temps.


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