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 Le fiqh renouvelé de Jamal Al benna: le retour de la raison

22/4/2011

سبحانك اللهم و بحمدك أشهد أن لا إله إلا أنت أستغفرك و أتوب إليك 

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Les quatre grandes écoles juridiques sunnites s'accordent sur le fait que le Coran et la Sunna sont les deux premiers fondements du fiqh musulman. Néanmoins, dans la réalité historique, c'est un immense corpus élaboré par les fuqha, sur une durée de plus
 
Pour Jamal al Banna, ce corpus, qui a codifié tous les aspects de la vie individuelle et sociale, a contribué pour une large part à façonner la personnalité du musulman et a joué un rôle majeur dans le retard des sociétés musulmanes.
Le fossé qui s'est creusé entre la source originelle, le Coran, et le corpus fiqhique, se révèle avec éclat dans deux domaines d'importance vitale aujourd'hui : la liberté de croyance religieuse et le statut de la femme.
Si l'apostasie, arrida, est condamnée d'un point de vue moral, on chercherait vainement dans le Coran un verset spécifiant une sanction pénale.
Concernant le statut de la femme, tout le monde s'accorde à dire que les dispositions coraniques en ce domaine étaient révolutionnaires pour leur époque. Mais aujourd'hui? Concernant par exemple la polygamie, il suffit de relire les versets qui lui sont consacrées pour constater que le Coran, liant la polygamie à l'équité entre les épouses, ajoute de tout de suite après qu'une réelle équité est impossible et conseille d'opter pour la monogamie. L'intention profonde du Coran, l'équité, est donc tout à fait évidente et justifie entièrement le projet des réformateurs musulmans contemporains qui ont interdit, ou veulent interdire la polygamie. 
Outre l'équité, al ‘adl, une autre valeur centrale du Coran est celle véhiculée par le terme : Salihat, qui revient de façon récurrente et qu'on peut traduire par oeuvres bénéfiques pour la communauté. De plus, ce terme est systématiquement lié à celui qui désigne la foi, iman, au point que les deux apparaissent équivalents.
Loin de s'en tenir à cette généralité du terme salihat et des si riches perspectives qu'il ouvre, les fuqaha vont au contraire multiplier les conditions légales requises pour que des œuvres méritent d'être qualifiées de salihat. Encore une fois, le littéralisme et le juridisme tatillon l'emporteront chez eux sur l'esprit. Leur méfiance à l'égard de la raison humaine est telle qu'ils ont le plus grand mal à lui accorder l'autonomie pour juger si une œuvre est bénéfique ou non pour la société.
Exception remarquable, un faqih hanbalite, Najm-eddine-Attoufi, va s'élever contre cette conception étriquée de la maslaha et proclamer au contraire qu'elle doit primer si elle contredit le sens apparent d'un énoncé coranique, lequel doit alors être réinterprété. Mais Attoufi était un précurseur, et sa voix étouffée ne sera réentendue qu'au XX ème siècle. Comme celles de ces autres précurseurs : Al ‘izz ibn abdessalam, qui developpera l'idée d'Attoufi ; Ac-chatibi (m.790H), auteur des Mouwafaqt où il développe un fiqh des maqaçid ou « finalités » ; Cheikh walliy Allah addahlawi, faqih de l'Inde qui, pour justifier l'adaptation des prescriptions coraniques au contexte historique, forgea le concept d'irtifaqat ; Allal al Fassi pour qui les finalités de la chari'a sont fondées autour de cette valeur centrale : makarim al akhlaq. On verra Jamal al Banna reprendre cette idée sous une autre forme, l'approfondissant et allant jusqu'à en faire le deuxième fondement du fiqh nouveau auquel il appelle.
La raison réhabilitée
La nouveauté radicale, révolutionnaire, de ce nouveau fiqh est que la raison, al ‘aql, y occupe le rang de premier fondement. Certes, l'auteur présente sa proposition de manière éminemment subtile : cette promotion, écrit-il, ne va nullement contre la prééminence du Coran, qui demeure la source première du nouveau fiqh. Néanmoins, ajoute-t-il, à l'instar de la révélation coranique, al wahy, la raison est un don de Dieu et le Coran, en maints versets, ne cesse d'appeler l'homme à user de sa raison pour comprendre et méditer (tadabbour) la révélation. Cette promotion de la raison est d'autant plus nécessaire, nous rappelle-t-il, que le fiqh traditionnel lui a donné congé pratiquement depuis un millénaire.
Après la raison donc, Jamal al Banna propose comme deuxième fondement au fiqh nouveau ce qu'il appelle : les « valeurs législatives », al qiam al haqima, du Coran. Pour lui en effet, le Coran est fondamentalement un livre de guidance, houda. Les versets législatifs n'y constituent qu'une infime minorité, entre 200 et 500, et les sanctions pénales explicites, houdoud, sont , en tout et pour tout, au nombre de cinq. Comment le droit musulman, dans ces conditions, pourrait-il continuer à se développer pour répondre aux changements incessants ? En s'orientant, répond l'auteur, sur les valeurs centrales du coran et susceptibles de constituer des sources pour le législateur. Pour donner un contre-exemple, l'auteur évoque la taqwa, ou piété ; cette valeur, si est centrale dans le domaine des ‘ibadat, ne peut guider le législateur fondamentalement occupé des mou'amalat.
La première valeur, éminemment coranique, qui doit orienter le législateur est celle de justice et d'équité : al ‘adl. Le champ sémantique de ce terme (‘adl, kistas, mizan), ainsi que son antithétique (zolm, toghyan), occupent en effet une place considérable dans le coran. Ils apparaissent dans 1000 des 6000 versets environ du Coran.

Une contribution novatrice


Les autres valeurs centrales proposées par Jamal al Banna sont : arrahma, compassion (330 occurrences de ce mot ou de ses dérivés dans le Coran ; sans parler du fait que toutes les sourates du Coran, à l'exception d'une seule, sont précédées par : «Bismilahi arrahmani arrahim») ; assamaha, attaysire : ces valeurs, à travers la consonance phonétique même des termes arabes qui les désignent, incitent le législateur à adopter une démarche compréhensive et aux antipodes du juridisme tatillon des fuqaha traditionnels ; attawba, valeur qui laisse ouverte la porte de l'espérance ; 
al infaq, valeur qui condamne l'accaparement et la thésaurisation des richesses par une minorité.
Si on ne peut qu'applaudir à un droit fondé sur ces nobles valeurs, on peut se demander si un tel « droit normatif », sans parler de sa dimension utopique, est à même de répondre à la complexité des sociétés contemporaines ? Cette grande interrogation entache le projet de Jamal al banna d'une seconde limitation majeure (la première, que nous avons relevée dans le premier article a trait au rejet de l'auteur de tout le corpus interprétatif qui s'est constitué autour du Coran).
Le troisième fondement du nouveau fiqh proposé est la sunna pratique du prophète. L'auteur se base sur ce verset du Coran : « Vous avez en l'Envoyé de Dieu un beau parangon » [33,21]. Nous avons vu dans le précédent article comment la mise de l'accent sur la pratique du prophète, au lieu des hadith dont la plupart lui ont été attribués, opérait un renversement de perspectives qui libérait le musulman de maintes contraintes paralysantes élaborées par les fuqaha,
Enfin, le quatrième et dernier fondement du fiqh proposé réfère au ‘orf ou droit coutumier. Là encore, l'auteur se base sur un verset coranique ; celui-ci, où Dieu prescrit au prophète : « Sois indulgent, ordonne selon les convenances et écarte-toi des païens » [7,199].
A la fin de ces articles, il nous semble qu'on ne peut que saluer l'ouvrage :« Vers un fiqh nouveau ». C'est le type même de la contribution novatrice et audacieuse que peut apporter au débat actuel qui agite nos sociétés un penseur musulman profondément croyant. Qu'un tel croyant promeuve la raison, al ‘aql, au premier rang des fondements, oucoul, du fiqh nouveau auquel il appelle : c'est là, n'ayons pas peur du mot, une révolution majeure dans la pensée fiqhique figée depuis un millénaire. Ajoutez à cela l'affirmation sans ambiguïté de la liberté de croyance, la défense de valeurs centrales et de l'esprit au lieu de la lettre, la prééminence donnée à la praxis sur la logomachie. Toutes choses qui nous permettent de dire que l'ouvrage de Jamal al banna est désormais une pierre majeure dans l'édifice de ce nouveau fiqh auquel il appelle.
 

 
 
Par Mohamed Leftah | LE MATIN

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