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 Le corps mort dans les religions monothéistes

31/3/2011

سبحانك اللهم و بحمدك أشهد أن لا إله إلا أنت أستغفرك و أتوب إليك

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La foi en Dieu conduit à porter un regard particulier sur la dépouille mortelle. Héritières de traditions différentes, les grandes religions monothéistes ont chacune une approche théologique singulière de la mort et des rites funéraires spécifiques. Mais sur la question du corps, leurs points de vue convergent en deux points fondamentaux : la dignité et le respect du défunt d'une part, la certitude que la vie humaine ne se résume pas à un destin biologique d'autre part.

 

· L'église catholique face au mystère de la mort du corps

La conception chrétienne du corps et les débats théologiques sur son statut et son devenir après la mort sont issus d'un double héritage : celui de la tradition philosophique grecque d'une part, avec notamment Platon et Aristote, et celui de la tradition biblique exprimée à travers l'Ancien et le Nouveau Testaments. En simplifiant à l'extrême, on pourrait dire que la première conception penche pour un dualisme corps-âme tandis que la seconde, qui prévaut aujourd'hui, appréhende l'être humain dans son unité originelle et le mystère complexe de sa personne.

L'apôtre qui s'est le plus exprimé sur cette question est saint Paul et l'église catholique s'appuie pour une large part sur sa réflexion. Selon la tradition biblique, tous les hommes sont des icônes de Dieu, autrement dit conçus à son image. En conséquence, le corps d'un homme, même inanimé, même privé du moindre souffle de vie (pneuma) est digne. Non seulement le corps a été le support singulier d'une vie biologique, affective et intellectuelle, mais il a aussi été le temple de l'Esprit Saint. Le corps d'une personne n'est pas simplement le support provisoire de l'âme, c'est un "instrument vivant conjoint" à Dieu, uni indissociablement à lui, pour reprendre les termes de saint Thomas d'Aquin. Lors des funérailles d'un chrétien, la dépouille déposée dans le cercueil est donc encensée et aspergée d'eau bénite en signe de respect. Créature unique et aimée de Dieu, le défunt est appelé à la vie éternelle.

Que devient le corps après la mort ? Que signifie cette phrase du Credo : "Je crois à la résurrection de la chair" ? "Sur aucun point la foi chrétienne ne rencontre plus de contradictions" affirmait déjà en son temps saint Augustin. Si ce mystère échappe à l'entendement humain, il est toutefois possible de dégager, au travers des textes fondateurs du Christianisme, les idées majeures qui le sous-tendent. La mort de l'être humain est interprétée en termes de germination, d'enfantement, de délivrance nécessaire à l'éclosion d'une nouvelle vie. "En vérité, en vérité je vous le dis : si le grain de blé qui tombe en terre ne meurt pas, il reste seul. Si au contraire il meurt, il porte du fruit en abondance." (St Jean, 12, 24). Les prières originelles composées pour la mise en terre des chrétiens reprennent ce symbole de la semence. Elles montrent que la mort n'est pas un terme mais au contraire la condition du passage vers la vie éternelle. Une oraison romaine antique emploie ainsi la formule suivante : "Dieu auprès duquel vivent toutes les choses mortelles et pour lequel nos corps en mourant ne périssent pas mais sont transformés en quelque chose de meilleur" (Gélasien Ancien, fin du VIe siècle). Cette phrase fait directement écho à celle de Saint Paul : "Semé corruptible, le corps ressuscitera incorruptible" (Epître aux Corinthiens, 15, 42). Tout en étant bien notre corps, le corps ressuscité sera différent en devenant un corps spirituel, c'est à dire animé par l'Esprit de Dieu. Le second principe sur lequel s'appuie la foi en la résurrection est lié à la personne même du Christ qui s'est fait chair, est mort et ressuscité à Pâques. "Premier-né d'entre les morts" le Christ est principe et source de notre résurrection future. En ressuscitant, le Christ montre qu'en lui, tout homme peut triompher de la mort et retrouver la vie. Certes, les modalités selon lesquelles le corps de chacun continuera de vivre après la mort, nul ne les connaît. Mais on peut affirmer qu'il y a bien un lien entre le corps d'un homme et la vie dans l'au-delà. Par leur mort corporelle, les baptisés achèvent leur incorporation au Christ pour entrer sans sa gloire.

Propos recueillis par France Cottin auprès du père Damien Sicard, expert au service de la Présidence de la Conférence des Evêques de France.

 

· Le statut du corps dans la religion juive.

Dans le judaïsme, deux notions fondamentales régissent le rapport au corps mort : celle du respect de sa dignité et de son intégrité d'une part, celle de l'impureté rituelle de la dépouille mortelle, d'autre part. De la toilette funéraire à l'enterrement, prendre soin des défunts s'impose. Des rites de deuil ancestraux continuent d'être observés dans la plupart des familles juives : recouvrir les miroirs, allumer une bougie, déchirer son vêtement. A la différence d'autres religions, la période où le cadavre est présent dans la maison, exposé au regard de sa famille, doit être la plus courte possible. Il importe que l'enterrement ait lieu rapidement, l'idéal étant dans les 24 heures comme cela se pratique en Israël. Ce n'est qu'une fois le cercueil scellé que commence pour les proches le deuil traditionnel de sept jours.

Quant à l'impureté rituelle du cadavre, elle découle des lois de pureté édictées à l'époque du Temple de Jérusalem. Il s'agissait d'un certain nombre de critères permettant de décider si un individu ou un objet était en mesure de participer ou non au service du Temple. L'impureté pouvait être transformée en pureté par l'accomplissement de rites de purification spécifiques, dont l'ablution. A l'époque, une personne ayant eu un contact avec un mort ne pouvait même pas accéder à la montagne du Temple et à plus forte raison pénétrer à l'intérieur. Aujourd'hui, ces lois ne sont plus appliquées en tant que telles mais le cadavre demeure la source majeure d'impureté. Concrètement, la seule conséquence qui subsiste est l'interdiction pour un cohen, c'est à dire un descendant de la lignée des prêtres, de se rendre dans un cimetière, sauf pour enterrer l'un de ses proches. Par ailleurs, hormis certains cas particuliers, le corps du défunt n'entre pas à la synagogue.

Les lois d'impureté, telles qu'elles ont été édictées à l'origine, ne relèvent d'aucun jugement moral et doivent être dégagées des connotations affectives que ce terme peut entraîner. Elles s'expliquent par la notion abstraite de chute, de passage d'un niveau supérieur à un niveau inférieur. Un corps était vivant, et il ne l'est plus. Si la mort est source d'impureté, c'est qu'elle est le non-sens par excellence. On retrouve cette même idée dans les lois originaires d'impureté qui s'appliquaient à la femme qui venait d'accoucher. Avant la naissance, elle était porteuse de vie. Après avoir enfanté, d'une certaine manière, elle ne l'est plus. Il y a disparition de potentialités.

La question du devenir du corps après la mort ne me semble pas fondamentale dans la tradition juive. Des milliers et des milliers de pages ont été écrites sur la Loi et sur les principes moraux qui doivent régir la vie d'ici-bas. Les questions d'ordre métaphysique n'occupent qu'une place mineure dans les écrits rabbiniques. Ce qui se passe après la mort, on n'en sait rien et personne n'en a jamais rien su, même le Prophète. Bien sûr, la résurrection fait partie des principes du judaïsme. Elle est énoncée de différentes manières dans la Bible. On peut citer notamment la vision d'Ezéchiel :

"La main du Seigneur se posa sur moi et le Seigneur me transporta en esprit et me déposa au milieu de la vallée, laquelle était pleine d'ossements () Il me dit "Fils de l'homme, ces ossements peuvent-ils revivre ? " () Il se fit une rumeur comme je prophétisai, puis un frémissement, et les os se rapprochèrent en s'ajoutant l'un à autre. Je vis qu'il y avait sur eux des nerfs, qu'une chair s'était développée et qu'une peau s'étendait par-dessus () Et l'esprit les pénétra, ils vécurent et ils se dressèrent sur pied en une multitude extrêmement nombreuse"

Certes, il y a eu et il continuera d'y avoir des discussions théologiques à propos de la résurrection. Certains diront que le corps ressuscite, d'autres affirmeront que seule l'âme ressuscite. Mais à mon sens, toutes ces formulations sont surtout une manière d'éclairer la vie d'homme. Les positions théologiques sur la vie après la mort sont plutôt destinées à exprimer des principes concernant notre monde. Elles permettent par exemple d'affirmer que la vie humaine ne se résume pas à un mécanisme biologique et de prôner l'existence d'idéaux transcendants. Il ne s'agit pas de prétendre avoir accès à une vérité "en-soi" auquel l'être humain demeure, somme toute, étranger.

Propos recueillis par France Cottin auprès de Georges Hansel. Professeur de mathématiques, Georges Hansel a publié plusieurs articles dans les actes des Colloques des Intellectuels juifs (Gallimard, Denoël, PUF) ainsi que dans la revue Pardès (Editions du Cerf et Jean-Claude Lattès). Son ouvrage "Explorations Talmudiques" vient de paraître aux Editions Odile Jacob.

 

- Le corps pour les mususlmans n'est aucunement effrayant

La mort n'est point moment d'angoisse pour le musulman et la dépouille mortelle, respectée, n'est pas l'objet d'épouvante. Les plus anciens textes en donnent des descriptions sereines, images que la littérature contemporaine continue de ciseler : "Nous passerons une septième porte, nous vivrons une mort prodigieuse, mourrons tels deux saints maléfiques ou un fruit interdit et ressusciterons, deux semences insignifiantes ici parfois le sable et là-bas l'éternité d'écumes."(1)

Notre voyage ici-bas n'est, pour l'islam, qu'une grande pâque, un voyage. Pour certains mystiques, c'est une gestation spirituelle. La mort, elle, ponctue deux états : un monde terrestre, lieu de l'aventure humaine, de la vie faite d'épreuves et de réjouissances, et un au-delà annoncé comme meilleur et durable, défini par la vision béatifique de Dieu. En cela, elle incarne le véritable éveil de la créature. A cet égard, elle est vécue sans drame, sans passion, accueillie comme un trépas au sens étymologique du terme, c'est-à-dire comme un passage. Loin de sembler morbide, elle est acceptée et attendue avec sérénité. Le mourant vit son cheminement vers la mort avec apaisement, conformément aux derniers versets de la Sourate 89 : "Oh toi !... Ame apaisée !... Retourne vers ton Seigneur satisfaite et agréée ; entre donc avec mes serviteurs ; entre dans mon Paradis."

L'agonisant et le mort sont entourés. Cet accompagnement nécessaire à la réussite du passage relève du devoir familial. Par la récitation de versets coraniques, les proches rappellent au mourant la miséricorde de Dieu, la résurrection et puisent de quoi accepter sereinement cette mort. Le corps fait ensuite l'objet de toilettes mortuaires - les femmes s'occupant des défuntes, les hommes des défunts. Le corps est veillé puis a lieu la mise au linceul. Des funérailles solennelles sont célébrées à la mosquée. Le convoi du corps au cimetière est un moment insigne : on recommande de suivre tout convoi funèbre, ne serait-ce que quelques pas, afin de se rappeler la brièveté de la vie et de rendre hommage au défunt. Même pressé, le passant croisant un tel convoi se doit de rebrousser chemin. Le corps placé au tombeau (jadis à même la terre, aujourd'hui dans un cercueil), est orienté vers la Kaaba, sanctuaire sacré de La Mecque.

Quant au devenir de la dépouille mortelle, le thème de la résurrection des corps et des âmes a donné lieu à un débat pointu et très profond aux XIIe et XIIIe siècles notamment. La dépouille mortelle va finalement se décomposer ; quant à dire si les membres se reformeront ensuite et comment, là naquirent les frictions et elles furent vives. Certains soutenaient que les membres reviendraient s'agglutiner pour reformer une enveloppe charnelle qui accueillerait une âme puisqu'un corps créé un ne pouvait l'être deux fois par Dieu ; et d'aucuns pensaient autrement.

Le corps du défunt n'est en tout cas aucunement effrayant. On l'embrasse, on l'entoure. L'angoisse qui renvoie à sa propre mort n'est que furtive, voire inexistante. L'intégrité physique est éminemment respectée : le corps ne doit pas être mutilé, ni incinéré.

 

Propos recueillis par Farah Mébarki auprès de Ghaleb Ben-Chekh, professeur à l'Ecole laïque des religions, physicien, vice-président de la Conférence mondiale des religions pour la paix.

(1) Samih Al-Qassim, La dernière prophétie, in Une poignée de lumière, Ed. Circé



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