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 Dieu et l'être humain liés par un pacte d'amour

21/10/2015

Coran

Khaled ROUMO

Par "dépôt de la foi", nous traduisons le mot amâna qui vient de la même racine que imân (foi) et amân (sécurité,confiance). C'est comme si l'être humain ne retrouve la confiance que lorsqu'ilporte le dépôt qui lui avait été remis. Or, quel secret fut-il confié parDieu à l'être humain dès le début de la création ? Quel pacte fut-ilscellé ? Dans une sorte de préexistence, Dieu s'est fait reconnaître de tousles humains comme étant leur Seigneur afin de les prévenir contre tout dangerde confusion une fois sur terre (c. 172-173, 7) ; Il a également scellé aveceux un pacte consistant à lui réserver toute leur adoration et d'en exclureSatan (60, 36) parce que ce dernier est un véritable ennemi pour eux (117, 20).Mais Adam, malgré le pacte scellé avec Dieu, ne montra pas suffisamment dedétermination (115, 20). C'est qu'il fut tenté d'obtenir par lui-même ce queseul son Créateur pouvait lui offrir, à savoir l'éternité (éviterl'épreuve de la mort), le règne impérissable (disposer d'un pouvoir absolusur soi et sur autrui) et l'infaillibilité (condition exclusive de l'ange quine commet jamais de faute).

 

Alors si l'être humain est qualifié d'inique, vis à vis desoi-même, c'est parce qu'il oublie que seul l'Amant-Roi (Rahmân) peutle faire accéder à la félicité car son règne est amour ; et s'il esttraité d'ignorant c'est parce qu'il oublie également que l'Ami-Roi (Rahîm)lui pardonne chaque fois qu'il se repent, et ce afin de lui permettre deretourner dans le règne d'amour. Ce n'est donc pas par un simple acte deconsommation des bonnes choses de la vie (goûter au fruit de l'arbre) quel'être humain peut prétendre à tout l'amour dont il est capable. Cettequiétude de l'âme est plutôt le fruit d'une relation permanente avec leMaître de l'amour, le Roi qui protège son domaine contre la corruption et quiest, en même temps, le confident intime, le seul capable de restaurer cetteâme victime de l'errance et de l'erreur.

 

Finalement si les cieux, la terre et les monts refusèrent deporter le dépôt c'est parce qu'ils savaient à quoi mène l'inconstance : lamoindre déviation entraîne la douleur d'être privé de l'amour de Dieu aprèsy avoir goûté ! Et toute douleur est une faille dans le continuum de l'amourinscrit dans le coeur.

La création est une blessure d'amour

Ce sentiment de la douleur est, à la fois, une épreuve etune chance pour les humains. Car c'est par cette faille que se fait l'appel dansles deux sens entre Dieu et ses créatures. N'est-il pas significatif que lamême racine KLM suggère la parole et la blessure ? Pour explorer lesrichesses de cette faille, réalité profondément ontologique et hautementmétaphysique et qui semble nous échapper, faisons appel à d'autres genre : lalittérature et l'art, expressions privilégiées de notre époque, susceptiblesd'éclairer notre vécu :

 

"Comme sont insipides, en revanche, les clichés dumonde moderne ! ... Absorbé entièrement par sa technique, le moderne s'élèverarement au-dessus de lui-même... Si ses oeuvres se rapprochent peut-être dela science, elles s'éloignent assurément de l'humanité. Selon un vieux dictonjaponais, une femme ne peut s'éprendre d'un homme réellement vaniteux, car iln'existe dans le coeur de ce dernier aucune faille par laquelle l'amourpuisse pénétrer."

 

Ces mots d'un esthète japonais, ayant bénéficié desapports culturels de l'Orient et de l'Occident, ouvrent le XX° siècle qui seclôt étrangement sur la même note que nous révèlent les mots d'une auteurefrançaise imprégnée également de culture asiatique. Le personnage de sonroman ne peut pas aimer parce qu'il est atteint de ce que la compagne decertaines de ses nuits appelle la maladie de la mort :

 

"Vous demandez comment le sentiment d'aimer pourraitsurvenir. Elle vous répond : peut-être d'une faille soudaine dans lalogique de l'univers. Elle dit : par exemple d'une erreur. Elle dit : jamaisd'un vouloir... De tout, d'un vol d'oiseau de nuit, d'un sommeil, d'un rêve desommeil, de l'approche de la mort, d'un mot, d'un crime, de soi, de soi-même,soudain sans savoir comment."

 

Toujours cette faille dont est tiré l'un des noms de Dieudans le Coran tir que l'on traduit communément par Créateur.En réalité, la nuance à apporter et qu'autorise le contexte coranique ainsique l'étymologie de la racine FTR est littéralement "leSéparateur : celui qui sépare les cieux et la terre". La même racinefournit nombre de dérivés qui évoquent :

 

- la fin du monde quand le ciel se fendra (1, 82 et autres)

- la rupture du jeûne

- l'idée de l'innéité (fitra, 30, 30).

Nous retrouvons ici conjointement l'idée de la création etcelle de la séparation de l'esprit de l'être humain d'avec celui de Dieu commepour nous rappeler que créer ne peut se faire sans séparation. Ainsi quandIbrahîm cherche à retrouver son Seigneur, après avoir désespéré de vouerson adoration aux astres, à la lune et au soleil, il dit à part soi avant del'annoncer à son père et à son peuple :

"Je tourne ma face vers Celui qui a séparé les cieuxet la terre (fatara)...(79, 6)"

"... Celui qui m'a créé (en me séparant de Lui, fataranî),à Lui de me guider (vers Lui). (26, 43)"

Sans cette séparation, faille originelle, aucun dépôt (amâna)n'aurait été proposé aux humains. Car si le Créateur et la créature nefaisaient qu'un, nul besoin de confier quoi que ce soit à la garde du second.Et l'amour naît dans cette faille qui représente une blessure d'amour kalmpar laquelle s'insinue la parole Kalima : Verbe, nom de Jésus dans leCoran (Kalimat AlLâh). Alors quand la faille est colmatée par lavanité, comme le signale notre auteur japonais, l'amour n'est plus possible ;la personne, remplie d'elle-même, empêche "les subsidesexistentiels" de se déverser dans son coeur, et c'est la maladie dela mort que diagnostique notre auteure française. D'ailleurs, son héros,porteur de ce mal a peur tous les matins

"de ne pas savoir où poser [son] corps ni vers quelvide aimer."

Alors qu'Ibrahîm dirige sa face vers Celui qui l'avaitcréé en le séparant de Lui ! Séparation-épreuve destinée à savoir si lacréature était capable de retrouver son Créateur en écoutant son appeld'amour distillé à travers la distance spatio-temporelle. C'est un autreéclairage jeté sur le refus catégorique du cosmos de porter le dépôt. Carcomment reconnaître la beauté de Dieu, qui demeure tout de même invisible,parmi tant de merveilles proposées à nos sens par la création ? S'éprendred'une autre beauté que celle de Dieu, combien c'est inévitable ! ou enassociation avec elle, vide nos coeurs de tout amour et nous jette, parconséquent, dans le vide.

HBB : l'amour germinatif ou originel

Cette racine désigne la graine. Elle évoque, parconséquent, pour un Ibn `Arabî :

"l'amour germinatif, séminal ou originel...dont lapureté pénètre le coeur et dont la limpidité n'est pas soumise auxaltérations accidentelles."

Bien entendu, la réciprocité est de mise : Dieu aime sescréatures, et celles-ci l'aiment aussi (31, 3 ; 54, 5). C'est Lui qui faitaimer la foi et la rend attirante aux coeurs (7, 49). Mais si cet amour est unepure grâce à l'origine, sa germination dépend de l'accueil que l'être humainlui réserve et de l'usage qu'il en fait, puisqu'il est spécifié que Dieu aime:

les bienfaisants, les repentants, ceux qui se purifient, ceuxqui respectent l'ordre de la création, les patients, ceux qui s'appuient surLui, les équitables, ceux qui luttent sur sa voie...(195, 222 / 2 ; 76, 146,159 / 3 ; 42 / 5 ; 4 / 61)

Dieu n'aime pas :

les agresseurs, les dénégateurs pécheurs, les injustes,les fiers orgueilleux, les traîtres, les corrupteurs, les prodigues, lessuperbes, les exultants...(190, 276 / 2 ; 57 / 3 ; 36, 107 / 4 ; 64 / 5 ;141 / 6 ; 23 / 16 ; 76 / 28)

Dans cet ordre d'amour appelé à germer, comme les graines (habb)proposées comme support de méditation sur le mystère de la vie et de la mort,il convient de citer ce beau verset :

"Dieu , qui fend les graines (habb) et lesnoyaux, fait sortir le mort du vivant et le vivant du mort. (95, 6)"

Et justement pour que l'être -soumis à la dure épreuvequ'est l'intermittence de la vie et de la mort- s'enracine dans l'amour, il luifaut bien se garder de tomber dans différentes sortes de pièges, aussinombreux que les facettes de l'amour. Loin de les identifier tous, signalons-enquelques uns. D'abord, ne jamais aimer une créature à l'égal du Créateur(165, 2) parce que le faire c'est se condamner à la pénurie et àl'épuisement des subsides étant donné que c'est Dieu qui crée l'amour et ledispense :

"Celui qui crée est-il semblable à celui qui ne créepoint ? Comment est-ce possible que vous ne vous le rappeliez pas ? (17,16)"

C'est aussi condamner le principe même de l'amour qui,lorsqu'il ne s'inscrit pas dans une pérennité, ne peut plus rester fidèle àsa nature et finit, par conséquent, par se corrompre. C'est l'oubli del'infinitude d'amour.

Vient ensuite un piège plus subtil, celui d'aimer les donsplus que le Donateur (l'amour de l'amour). Ce huis-clos émotionnel nousempêche d'aimer l'Etre du partenaire, ce qui entraîne de vivre les émotionsen rupture avec l'Entité qui les suscite. Salomon, épris de la beauté de sesjuments de race, oublie sa passion pour Dieu puis se ravise :

"J'ai aimé l'amour des biens de ce monde bien plus quel'amour que j'éprouve à me rappeler mon Seigneur. (32, 38)"

Il ne faut pas non plus succomber à la tentation des'éprendre de l'amour dont on est aimé et qui constitue notre identité.N'est-ce pas le propre d'Iblis, principe du désespoir et de l'échec ? S'il arefusé de se prosterner devant Adam c'est qu'il estime être d'une essencesupérieure à faire valoir auprès de Dieu :

"Je suis meilleur que lui : tu m'as créé de feu alorsque lui, tu l'as créé d'argile ! (12, 7)"

Iblis oublie ou feint d'oublier que Dieu est libre de sesactes, qu'Il est le seul à juger de la hiérarchie des mérites et que lesavoir absolu Lui appartient en exclusivité ; c'est ce qui est rappellé auxanges qui s'étonnent de devoir se prosterner devant Adam - créaturesusceptible de verser le sang et de semer la corruption sur terre. Dieu leurréplique :

"Je sais ce que vous ne savez pas. (30, 2)"

Enfin, un dernier piège : s'éprendre de l'amour que l'onnourrit pour Dieu Lui-même, et croire, de ce fait, que l'on est le plus prochede Lui. Le danger en est de se mettre au-dessus de ses semblables ou de secouper d'eux. Ainsi est-il reproché dans le coran à certains chrétiens etjuifs de prétendre à un statut privilégié auprès de Dieu à l'exclusion detous (111, 113, 120, 135, 140/2 ; 18, 5). Bien entendu, certains musulmans sonttombés dans ce piège à travers leur histoire, que ce soit entre eux ou àl'égard de non-musulmans.

WDD, l'affection ou l'enracinement dans l'amour :

Cette racine signifie demeurer constamment en quelque chose.Le dérivé wadd désigne le pieu, l'attache solide, tout ce qui se fixeen terre. S'y rattache aussi l'un des Noms de Dieu Wadûd (c. 90, 11 ;14, 85) auquel sont associés deux autres Noms Rahmân et Ghafûr (Celuiqui pardonne le péché en le couvrant). Cet amour indéracinable, enquelque sorte, est le privilège de ceux qui témoignent d'une foi constante etqui accomplissent les meilleures oeuvres ; il est garanti par un Amant-Roi,Rahmân (96, 19).

 

Mawadda, un autre dérivé, décrit le sentiment amoureuxpar lequel Dieu unit les époux, lequel sentiment -bien médité- finit parconduire l'esprit à la Source d'amour et à son Créateur (21, 30).

 

Cet amour enraciné, Mawadda, est la seule réponseque le messager de Dieu demande à ses proches en contrepartie de ce qu'il leurapporte (23, 42). C'est aussi le même sentiment que manifestent de près leschrétiens (les Nazoréens) pour les musulmans (ceux qui se fient à Dieu), (82,5 ).

 

`LQ : l'amour attachement, dépendance:

 

Dans notre article Unicité, diversité, dualité...(publiédans les pages de la présente revue), nous avons suffisamment exploré lesdifférentes connotations de cette racine. Elle est employée à diversesreprises dans le Coran, surtout dans la première révélation faite auprophète :

 

"Lis au nom de ton Seigneur qui créa,

créa l'être humain d' `alaq : (adhérence, caillot de sang, attachement). (2, 96)"

 

Lire le sens de l'existence à la lumière de cette réalitéoù le propre de l'être humain est d'être pendu à..., dépendant de ...,attaché à..., c'est rappeler un état amoureux où le coeur est comme"suspendu" à l'être aimé ! Il s'agit d'un attachement tellementfort, je dirais même consubstantiel, qu'il constitue l'entité de l'êtrehumain, insân. En somme, si l'on perd ses attaches avec Dieu,l'humanité et le cosmos, c'est comme si l'on n'existait plus ! Le coeur batpour s'attacher, et notre vie ne retrouve son vrai goût que lorsqu'on estvolontairement dépendant de ces trois entités et selon un ordre précis.

 

HWÂ : l'amour inclination

 

Lorsque Ibrahîm établit une partie de ses descendants prèsde la Maison sacrée, à la Mecque, il prie pour eux en demandant à Dieu de

 

"faire s'incliner, se pencher (tahwî) vers euxles coeurs des gens. (37, 14)"

 

C'est cet amour qui fonde une communauté humaine, et seulDieu peut le donner. Bien plus tard, quand le prophète Muhammad entame derefonder cette même communauté, Dieu lui rappelle que tout commence par l'apprivoisement,la mise à l'unisson des coeurs, ta’lîf et qu'il s'agit là d'unegrâce dont Dieu uniquement peut gratifier ses serviteurs. Les ennemisdeviennent des frères alors que, dépensés, tous les trésors de la terren'auraient suffi à les unir (103, 3 ; 63, 8).

 

Cependant c'est le seul endroit du Coran où la racine HWÂest employé dans un sens positif. Pour le reste, et les occurrences sontnombreuses, il s'agit plutôt de passions destructrices ou de pente sur laquelleon risque de glisser. Signalons, toutefois, la manière saisissante et succincteavec laquelle ce danger est signalé quand cette même racine voisine avec uneautre 'LH dont est tiré le mot ilâh , dieu ou divinité :

 

"N'as-tu pas vu celui qui prit, pour son dieu ('ilâhahu),sa propre inclination .(hawâhu), (43, 25 ; 23, 45) ? "

 

'LH, WLH : l'amour-passion, aspiration, nostalgie

 

Ces deux racines, au sens quasiment identique (w se change en'), qui donnent comme dérivés ilâh (divinité) et Allâh(Dieu), désignent l'acte d'amour intense tel que défini par Ar-Râzî :

 

"L'amour intense implique une émotion violente (tarab)au moment de la rencontre enstatique (wijdân) et de l'union (wisâl)et une crainte violente au moment de l'absence (fuqdân) et de la séparation (infisâl)"

 

Cet amour, nostalgie, est le naturel de la mère quand elles'attendrit au souvenir de son enfant et le propre de l'enfant lorsqu'il chercheou aspire à se réfugier auprès de sa mère. Et interdit ou empêché, cesentiment plonge dans la perplexité et la tristesse jusqu'à emporter laraison. On parle aussi d'une immensité (de terre) capable de troubler l'espritet de le laisser sans recours.

 

Ainsi, pour reprendre le verset évoquant l'exemple de celuiqui prend son inclination pour son dieu, on comprend que l'aveuglement et laruine sont son lot parce que réduire toute son expérience amoureuse à uneseule rencontre c'est vouloir mettre l'océan dans une goutte. Ar-Râzîconsacre 28 pages de son Traité sur les noms divins au seul mot Allâhqui est mentionné 980 fois dans le Coran : ce qui suggère, au niveau purementlexical, l'immensité et la persistance de cette sorte d'amour qui donne,d'après les humains, son nom à Dieu.

 

HNN : l'amour- tendresse, attendrissement

 

Cette racine exprime la réjouissance ou la tristesse, lemanque qui se traduit par le désir de revoir l'être aimé et la tendresseprotectrice faite de sympathie et d'altruisme. Dans ce contexte, on se réfèresurtout à la tendresse maternelle. Jean, dans le Coran, se voit investi deforce, de sagesse, de tendresse hanân et de pureté émanant de Dieu.Lors même que Jésus est destiné à devenir un signe envoyé à l'humanité âyaet une miséricorde rahma (13, 19 ; 21, 19). Différemment desautres, cette racine ne donne pas, dans le Coran, d'attribut à Dieu. Toutefois,on entend les musulmans invoquer leHanûn , Dieu de tendresse! Ou bien le prier ainsi :

 

"O Toi qui pourvois l'enfant en tendresse plus que ne lepeut sa propre mère !"

Yâ ahann min al-wâlidat lâ waladihâ.

 

R'F : l'amour – commisération

 

Dieu a semé ce sentiment ra'fa dans le coeur desdisciples de Jésus. Il se qualifie Lui-même de Ra'ûf, c'est à direporté à la commisération. Et cet attribut, considéré comme l'un des noms deDieu, est jumelé toujours dans le Coran, à part deux fois où il est citéseul, d'un autre nom celui de Rahîm (27, 57 ; 143, 2 ; 207, 2).Le prophète Muhammad, à l'image de son Créateur, montre la même dispositionà l'égard de ceux qui mettent leur foi en Dieu, il est ra'ûf et rahîm:

 

"Un messager vous est venu , issu de vos rangs, auquelpèse lourd ce que vous endurez, soucieux de votre sauvegarde, plein decommisération et de compassion (ra'ûf et rahîm) pour lescroyants. (128, 9)"

 

QÛT, RZQ : l'amour nourricier

 

Cette racine signifie, entre autre, "nourrir". Elledonne Muqît, le Nourricier, un des attributs de Dieu (85, 4).Ils'agit de subsistance, de subsides existentiels, mentionnés plus haut. Unhadîth du prophète va dans ce sens :

 

"Je passe la nuit auprès de mon Seigneur. Il me nourritet me désaltère."

 

A ceux qui lui demandent ce que c'est la subsistance (qût), le grand soufi Sahl at-Tustarî (818-896)répond par un seul mot: Dieu !

 

La seconde racine RZQ signifie, d'après l'usage quien est fait dans le Coran, les nourritures terrestres et célestes à la fois.Les premières, offertes par Dieu et consommées en son Nom, confirment uneimportante réalité : "l'indissociabilité" de la chair (laconstitution naturelle) et de l'esprit. Ainsi, un enseignement coranique va àl'encontre d'une certaine ascèse excessive et quasiment contre nature :

 

"Dis : qui a déclaré interdites la parure que Dieu amise au jour pour ses adorateurs ainsi que les excellentes choses d'entre sesdons (nourritures) (at-tayîbât min ar-rizq) ? (32, 7)"

 

De cette racine dérivent les deux noms de Dieu : Râziq(qui assure la subsistance) et Razzâq (qui ne cesse de pourvoir). Voicicomment le sens en est intériorisé :

 

"Celui qui fait subsister les formes corporelles par lesdons de Sa Bienveillance et les esprits par la récurrence de Sondévoilement."

 

Dans le récit coranique évoquant la retraite de Marie, noussommes ainsi fondé de trouver au mot rizq les deux sens : extérieur etintérieur (nourriture du corps et de l'esprit) . Chaque fois que Zakaryyâ(Zacharie) entre dans le Temple, où elle se recueille, il trouve auprès d'ellerizqan. Etonné -puisqu'il est le seul à l'approcher- il lui en demandela provenance. Elle répond :

 

"Cela vient de Dieu. Dieu pourvoit (yarzuqu) auxbesoins de qui Il veut sans compter " (37, 3).

 

Par ce témoignage, la femme Marie ouvre -à l'hommeZakaryyâ qui est, de surcroît, son tuteur- le chemin de l'espoir. Ayantdésespéré d'avoir un héritier spirituel, ce proche de Dieu s'adresse à sonSeigneur pour solliciter ses dons. Il reçoit une réponse au-delà de sesespérances : alors qu'il est vieux et que sa femme est stérile, sa filiationsera assurée par un enfant, issu de lui, qui portera le nom de Yahyâ,Jean.

 

Le geste de Zakaryyâ est l'antidote par excellence contrel'envie et la jalousie, sentiments inhérents à la nature humaine. Il auraitpu, en homme, l'aîné de Marie, son protecteur et initiateur,s'offusquer de ce qu'une femme puisse lui montrer la voie, et manifesterde la fierté ou de l'indignation : "Pourquoi est-ce elle qui reçoitces subsides et pas moi ?" Il aurait pu se contenter d'enregistrer lefait sans prendre son auteure comme exemple à suivre. D'ailleurs, n'est-ce pasl'envie qui est à l'origine de la damnation d'Iblis, esprit défait etdésespéré ? Refusant de répondre à l'ordre de Dieu, qui lui enjoint de seprosterner devant Adam, il rétorque qu'il est meilleur que lui (voir supra).

 

Tant il est vrai que la plus subtile et la plus nocive desjalousies, parce que difficile à identifier et donc à repousser, est lajalousie spirituelle ou ontologique, celle qui vise l'essentiel ! Tous lesmessagers de Dieu sont combattus par des êtres qui manifestent de la superbe etprennent les disciples de ces premiers pour de la canaille et les jugentcomme vils, méprisables (27, 11 ; 111, 26). Récusant le messagede Muhammad, certains notables opposent le haut rang qu'occupent d'importantespersonnalités de son peuple au sien modeste :

 

"Si seulement on avait fait descendre ce Coran sur ungrand homme issu de l'une des deux cités (31, 43)"

 

Fir`aûn, Pharaon, mentionné 74 fois dans le coran, est,à cet égard, l'archétype de l'arrogance et de la suffisance. Il dit à sonpeuple pour contrer le message de Moïse :

 

"Je ne connais, pour vous , un autre dieu que moi ! (38,28)"

 

Tant que notre être ne s'avise pas de se nourrir de l'êtrede Dieu, il est fatal qu'il cherche à piller les subsides des autres êtres enfaisant recours aux subterfuges les plus variés. Car seul Al-Muqît,Ar-Raziq, Ar-Razzâq est capable de donner à notre être l'expansion dontil a besoin -à l'infini- et sans laquelle, nulle croissance selon l'amour n'estconcevable.

 

HSR : l'amour regret

 

Vocalisée en hasara ou en hasira, cetteracine signifie :

 

faiblir, s'épuiser ; découvrir, se dévoiler, retirer /s'affliger,nourrir des regrets.

 

En établissant une connexion entre ces différentesconnotations, on se rappelle que le coeur, épuisé d'errance, voit se retirerl'amour qui le fait battre pour faire place aux regrets. Tel est le sort deshumains lorsqu'ils gaspillent l'amour ou le moquent :

 

"Oh quelle affliction (hasratan) pourles serviteurs de Dieu : aucun envoyé ne leur vient sans qu'ils ne le tournenten dérision ! (30, 36)"

 

Combien est difficile -pour un messager de Dieu, envoyécomme une nouvelle source d'amour, de miséricorde et de commisération- de sedésolidariser de ceux qui s'opposent à son message ! C'est pourquoi vient untemps où Dieu le met en garde contre cette propension à donner son amour,coûte que coûte, à des coeurs endurcis :

 

"Ne laisse pas ton âme se perdre en regrets (hasarat)pour eux. (8, 35)"

 

D'ailleurs, ces même coeurs -insensibles à l'amour- vont,au terme ultime, retrouver ces trésors dilapidés sous forme de soupirs et deregrets (39, 19 ; 167, 2). La même consolation est prodiguée à Noé affectépar le sort de son peuple, victime de sa propre dénégation : Dieu lui demandede ne point s'attrister la tabta'is (36, 11).

 

GH-R-M : l'amour aliénation ou dette

 

Ibn 'Arabî cite, dans son Traité de l'amour leverset du Coran où il est question de garâmâ, un dérivé de cetteracine :

 

"Notre Seigneur, détourne de nous le tourment de laGéhenne ; car, en vérité, son tourment est aliénation permanente, (gharâmâ), (65, 25)"

 

Pour saisir le sens de ce tourment, il convient d'examinerles différentes connotations de cette racine :

 

rembourser une dette, perdre un marché, être obligé derembourser, s'éprendre et en souffrir jusqu'à périr...

 

C'est comme si l'amour non vécu, non investi dans le circuitrelationnel, se transformait en dette qui pèse, aliène et génère lestourments. Car l'amour ne peut être échangé qu'en amour, c'estspécifié à deux reprises dans le coran avec l'emploi du participe passé mugramîn: une manière de s'étonner, sur un ton sarcastique, de voir les humainsrésister à l'amour comme s'ils devaient le rembourser de biens matériels :

 

"Leur demandes-tu un salaire (en contrepartie de tonamour) de sorte à les charger d'une lourde dette, mugramîn? (40, 52 ; 46,68)"

 

D'ailleurs, à l'issue du compte final, ceux qui avaientrefusé de répondre à l'appel de l'amour constatent qu'ils sont comme criblésde dettes ou ayant travaillé en perte mughramûn ou exposés plutôt auxprivations mahrûmûn (66-67, 56). Il y a privation parce que ce gharâmou emprise de l'amour devient aliénation, comme le dit Ibn `Arabî.L'amour non partagé se métamorphose en damnation, et ceux qui l'éprouventsouffrent de ce qu'ils ne savent pas quoi en faire : personne ne répond plus àleur appel, et Dieu non plus !

 

N'est-ce pas étonnant de trouver cette vision des choseschez un philosophe contemporain comme Jean Baudrillard ? En diagnostiquant lesmaux de notre époque, il use du mot dette, qui prend toute sa valeurdans ce contexte, et le fait même voisiner avec le mot malédiction :

 

"Dans l'ordre traditionnel, il y a toujours lapossibilité de rendre, à Dieu, à la nature, ou quelque instance que ce soit,sous la forme du sacrifice. C'est ce qui explique l'équilibre symbolique desêtres et des choses. Aujourd'hui, nous n'avons plus personne à qui rendre, àqui restituer la dette symbolique - et c'est cela la malédictionde notre culture."

 

ZKW : l'amour don purificatoire

 

Ainsi à ne pas consommer l'amour, on se laisse vainementconsumer par lui. Le don de soi ou de ses biens moraux ou matériels restel'unique chemin de libération. La racine ZKW suggère le fait de

 

croître (plantes), se bonifier (terre, être humain), jouirdu bien être, purifier

 

La zakât, l'un des cinq piliers de l'islam et quel'on traduit par aumône légale, est un dérivé de cette racine. Il està noter que la manière de signifier ce don en arabe attire l'attentionexclusivement sur les bienfaits qu'en tire le donateur plutôt que sur lasituation du nécessiteux. C'est le moyen de rappeler, comme c'est mentionnédans le Coran (103, 9), que l'acte de donner, tout en sortant le nécessiteux dubesoin pour lui restituer sa dignité, purifie et bonifie l'esprit du possédanten l'affranchissant de son instinct de possessivité.

 

A ce titre, la zakât, ne se présente pas comme un sacrifice,tel qu'en parle Baudrillard au sujet des sociétés traditionnelles, maisplutôt comme un acte qui vise à restaurer les coeurs et à remettre l'amour encirculation, car ni un affamé ni un repus, au sens propre ou figuré du terme,ne peuvent être unis par les liens d'affection. D'ailleurs, c'est Dieu quidonne les biens à donner et la possibilité de les donner, et en cela Ilbonifie et purifie les coeurs. Ses messagers sont chargés aussi d'accomplircette tâche auprès de leurs semblables (21, 24 ; 49, 4 ; 21, 24 ; 151, 129, 2; 164, 3). Enfin, se purifier par le don tazakkâ est un acte dont lebénéfice moral profite à son auteur (18, 35).

 

Il ne s'agit pas donc d'un altruisme malsain qui ne nie lebienfaiteur que pour lui assurer une meilleure emprise sur son débiteur. Iln'est pas non plus spécifique aux personnes mettant leur foi en Dieu. C'est unedémarche propre à tout être considérant sa vie comme une valeur sûre etcherchant à lui trouver un sens. Sartre, à l'athéisme sans faille, le dit àmerveille après avoir évoqué cette énorme puissance collective quiavait pénétré son coeur et qui était la Foi des autres :

 

"...jamais je ne me suis cru l'heureux propriétaired'un "talent" : ma seule affaire était de me sauver - rien dans lesmains, rien dans les poches - par le travail et la foi. Du coup ma pure optionne m'élevait au-dessus de personne ... Si je range l'impossible Salut aumagasin des accessoires, que reste -t- il ? tout un homme, fait de tous leshommes et qui les vaut tous et que vaut n'importe qui."

 

De l'échelle individuelle, transportons-nous à l'échellecollective : un autre penseur athée, Marcel Mauss, fondateur de la sociologiemoderne, note les bienfaits de la zakât en citant les versets 15 à 18de la sourate 64 et essaie d'en transposer la valeur au sein des sociétésoccidentales du premier quart du XXème siècle :

 

"Remplacez [dans les versets cités] le nomd'Allah par celui de la société et celui du groupe professionnel ouadditionnez les trois noms, si vous êtes religieux ; remplacez le conceptd'aumône par celui de coopération, d'un travail, d'une prestation faite en vued'autrui : vous aurez une assez bonne idée de l'art économique qui est en voied'enfantement laborieux. On le voit déjà fonctionner dans certains groupementséconomiques, et dans les coeurs des masses qui ont, mieux que leurs dirigeants,le sens de leurs intérêts, de l'intérêt commun."

 

A part un désaccord majeur, concernant le fait de remplacerle divin par l'humain ou de les additionner, nous souscrivons avec,Marcel Mauss, cet esprit visionnaire, quand il saisit l'essentiel d'un mouvementqui court l'histoire. D'ailleurs, face à la régression que connaît notresiècle naissant par rapport aux acquis du siècle dernier, Baudrillard signalele danger d'un système d'enfermement où le contre-don libérateurdevient impossible :

 

"Nous sommes ainsi dans la situation implacable derecevoir, toujours recevoir, non plus de Dieu ou de la nature, mais de par undispositif technique d'échange généralisé et de gratification générale...Nous sommes dans la situation d'esclaves à qui on a laissé la vie, et qui sontliés par une dette insoluble."

 

Toutefois, une concordance très significative se dessineentre les efforts déployés dans le Monde musulman et l'Europe pour réagircontre cet état d'enfermement. D'un côté, c'est des colloques internationauxqui se multiplient depuis la fin des année 70 et dont le but est

 

"d'associer, dans une réflexion, universitaires,chercheurs, juristes et banquiers en vue de dégager le mécanisme de ce qu'onappellera "la théorie de l'économie islamique" et de définir lesspécificités de nouvelles procédures bancaires. Parallèlement à cesinitiatives prospère une littérature sur le ribâ (l'usure) et sur laforme d'un système bancaire conforme à l'esprit de l'islam, en la matière,adversaire du prêt à intérêt."

 

De l'autre côté, l'apparition de Banques éthiques etl'émergence d'expériences innovantes connues sous le nom d'économiesociale et solidaire et qui représentent 10% de l'emploi total en Europe.Elles marquent une rupture avec les dogmes libéraux et tendent à prouver qu'

 

"on peut entreprendre sans être mû par la seulelogique du profit.""

 

BRR, RBB : l'amour bienveillance

 

Les deux racines se permutent l'une en l'autre.Nousen saisirons le lien intime sous peu. Créateur comme créature débitentl'amour sous forme de bienveillance. Ainsi Dieu reçoit-il les noms de Barr(Bienveillant) et de Rabb (Seigneur). Le premier est suivi de Rahîm dansla bouche des Bienheureux (28, 52) qui invoquaient Dieu de ces deux noms, lorsde leur séjour sur terre, afin qu'Il leur évite d'être exposés -dans la viefuture- au souffle de l'enfer comparé au simoun (de l'arabe samûm), unvent violent, extrêmement chaud et sec, qui souffle sur les régionsdésertiques de l'Arabie, de la Perse et du Sahara ; comparable au"sirocco" (de l'arabe sharqî ) dont Maupassant disait "Lesirocco charrie du feu". Notons à cet égard que, dans le langagecoranique, la racine BRR est jumelée avec TQY (voir lasignification plus bas) et s'oppose à FJR (respectivement : 224, 2 ; 2,5 ; 9, 58 et 13, 82 ; 7-22, 83) qui signifie :

 

exploser, jaillir (l'eau), s'écarter de (la vérité),mentir, désobéir.

 

Comme si la pratique de la bienveillance protégeait l'âmecontre le fait de voir ses trésors exploser et se transformer en amourincendiaire, un feu brûlant qui agit en vase clos, puisque ce supplice netouche que le sujet, prisonnier de ses propres acquis (il aboutit à sijjîn dela racine SJN mettre en prison). Ou bien comme si l'amour -afin qu'ilrègne, au terme de son parcours, en maître absolu- souffle sur son passage,comme une tempête de feu, tout ce qui s'était opposé à lui.

 

Considéré comme attribut, le terme barr désigne,chez les humains, des qualités de coeur dont les premiers bénéficiaires sontles parents birr al-wâlidayn ; vertu pratiquée, d'après le Coran, parJean et Jésus (14, 19 ; 32, 19).

 

Cet amour est donc semblable à ce que les enfants éprouventpour leurs parents, tendresse protectrice, empreinte de gratitude et dereconnaissance. Il ne saurait pas se réduire à des rites, mais englobe la foiet les actes (aide aux nécessiteux, don purificatoire, respect de la paroledonnée, constance face à l'adversité) et prend toute son ampleur lorsqu'onfait don de ce qu'on aime le plus, c'est à dire le meilleur de son avoir et deson être (177, 2 ; 92, 3).

 

Quant à la seconde racine RBB, nous en avons traitédans notre article cité plus haut. Contentons-nous de rappeler, grâce au jeude la permutation, que le Rabb, Seigneur, tient son nom du faitqu'il prodigue sa bienveillance birr à ses créatures afin de lesélever et de les faire croître selon ses voeux.

 

WQY : l'amour préservateur, bouclier, vêture

 

Pour bien saisir le sens intérieur de cette racine, tellequ'elle est utilisée dans le coran à travers différents dérivés, ilconvient de sortir du cadre restrictif des traductions courantes qui la rendentpar piété ou crainte de Dieu. Pratiquons encore une fois la permutation dontusaient linguistes et soufis, pour permettre au sens profond d'un mot de sedéployer. WQY (protéger) donne QWY (devenir fort, jouir d'uneforce). C'est comme s'il fallait se préserver (yattaqî) de laforce de l'amour (quwwa) en évitant de s'y opposer. Sinon on avance àcontre courant en contrariant la loi de l'amour (sunna), loi selonlaquelle la création s'achemine vers son destin sur l'ordre du Créateur quiest, ne l'oublions pas, l'Amant- Roi, Rahmân. Et commel'on ne peut pas rester neutre, c'est à dire stagner en se contentant d'unrôle passif qui est celui de ne pas déranger, l'acte de se préserver (at-taqwâ)comprend aussi un rôle actif : suivre le sens du courant en s'inscrivantdans la force de l'amour. At-taqwâ signifie ainsi : latransformation du feu brûlant (nâr) del'amour en paixet fraîcheur (bardan wa salâman) grâce à une ligne de conduite quiconsiste à éviter de faire le Mal et à oeuvrer pour le Bien en parfaiteharmonie avec ar-Rahmân, ar-Rahîm.

 

At-taqwâ devient cette vertu qui consiste à poussertrès loin la vigilance afin d'éviter le pire des dangers : fausser l'ordre dela création sunnat a -khalq. C'est une sorte d'amour de soi qui vise àne pas voir se transformer les dons de Dieu en châtiment. Sinon commentimaginer une faible créature, oubliant sa condition, s'opposer à Dieu, al-Qawî(Détenteur de la force, de la puissance) sans que cette force ne seretourne contre elle ? C'est pourquoi, pour se prémunir contre de tels risques,il est conseillé de se vêtir de cette vertu, libâs at- taqwâ, qui estmeilleure que tout autre parure (26, 7). Rappelons que dans le texte coranique,le mot libâs (vêture) est utilisé dans le sens propre et figuré :ainsi y est-il questionde la faim et de la peur comme vêture -l'âme devenant prisonnière d'une armure de douleur ! Les épouses sont une vêturepour leurs époux et inversement du fait de l'amour réciproque qui lesprotègent de l'intérieur ! La nuit est aussi une vêture puisqu'elleassure repos et protection. Un autre terme thawb (vêtement) est utilisépour suggérer les supplices de l'enfer comme si la douleur collait à la peautel un vêtement (26, 7 ; 112, 16 ; 47, 25 et 19, 22).

 

On voit plus clairement, à présent, le lien entre BRR etWQY(mentionné plus haut) : la bienveillance devient le bouclier qui préservel'âme des affres de l'amour non vécu, dilapidé ou dévié de sa trajectoire.L'idée de la crainte ou de la piété à connotation exclusivement rituelle,rappelée auparavant, paraît restrictive. Même dans une expression récurrentedans le Coran comme ittaqû-l Llâha (que l'on traduit par craignezDieu, littéralement préservez-vous de Dieu), on est en droit de sedemander pourquoi cette crainte alors que l'amour nous lie à Lui ? En fait, cequi doit ressortir, c'est l'idée que -par amour de soi- il ne faut pas semettre au travers du chemin de ce Roi d'un amour auquel personne nerésiste.

 

Par ailleurs l'élargissement du sens de ce terme trouve saconfirmation dans l'usage du verbe ittaqû (impératif de la 2° personnedu pluriel) dont le complément d'objet direct peut, selon le contexte, être :Dieu (le plus récurrent), le jugement dernier (où chaque âme est considéréeindividuellement), le feu, la tentation-désordre (qui conduit à une épreuve),les actes en processus d'accomplissement ou qui le sont déjà (ma baynaaydîkum wa ma khalfakum), (123, 2 ; 24, 2 ; 25, 8 ; 45, 36). Ainsi at-taqwâ,en tant qu'effort visant à préserver l'amour et à le canaliser pourl'investir sur ses propres lieux,rejoint al-`ibâda selon lepropos de l'imâm 'Alî, cousin et disciple du Prophète :

 

"Certains adorent Dieu par calcul : c'est là un cultede marchandage. D'autres adorent Dieu par crainte : c'est là un culte deservitude. D'autres adorent Dieu par gratitude : tel est le culte des hommeslibres."

 

SH-K-R : l'amour gratitude, reconnaissance

 

Remercier, exprimer sa gratitude, accroître

 

Deux attributs dérivent de cette racine : shâkir etsa forme intensive shakûr qui s'appliquent à Dieu comme à l'êtrehumain mais qui doivent, dans chacun des cas, s'entendre différemment :

 

"La réalité du remerciement, relate Ar-Râzî,consiste à perdre la conscience du bienfait pour reconnaître Celui quil'accorde."

 

Montrer en somme sa gratitude c'est identifier sonBienfaiteur, et le faire c'est jouir de la Présence au-delà des dons ; puisquecette Présence est le don suprême que Dieu entend nous faire : Vivre de Lui,comme le signifie Ibn `Arabî plus haut. En cela, la reconnaissance shukr rejointl'adoration `ibâda et la réalisation de l'unicité (tawhîd) quisont le but ultime de la création khalq. Ainsi les subsidesexistentiels ne sont plus recherchés comme une fin en soi mais comme lemoyen qui nous conduit à participer de son Être : L'adorer ! Car Ilne s'agit pas d'exister pour exister mais d'exister pour adorer. Il ne fautsurtout pas imaginer cette finalité comme simples actes rituels conformistesmais plutôt l'anticiper comme l'immense joie d'un artiste qui se trouve dans unprocessus de créativité ininterrompue.

 

Et puisque telle est la finalité proposée à l'esprit, unparadoxe -difficile à comprendre- peut s'élucider : remercier Dieu dans lemalheur comme dans le bonheur ! Un acte contre lequel se rebelle spontanémentnotre sens de la justice et notre pratique de l'amour. Toutefois, nousfinissons, étrangement et contre toute logique courante, par nous laisserdompter dès que nous jouissons de sa Proximité ! En somme, grâce à cenouveau point de vue, nous nous surprenons à dire : "Peu importele moyen qui nous met devant sa Porte !" Toute idée de sadisme ou demasochisme est à écarter ici : la peine comme la joie sont des véhiculesqui transportent l'âme vers les contrées auxquelles elle aspire.

 

Comment Dieuporte-t-Il ses deux attributs Shâkir etShakûr ? autrement dit comment témoigne-t-Il sa reconnaissance ? C'est,comme le dit Ar-Râzî, quand

 

"Il rétribue l'acte insignifiant par une récompenseconsidérable" .

 

Pareil, dans son Acte, à ces plantes qui, recevant peud'eau, poussent quand même et verdissent et auxquelles le dictionnaire décernele même attribut : shakûr. Ainsi traduit-on Shâkir et Shakûrpar Très Reconnaissant ou Celui qui Accroît infiniment.

 

Justement, afin que sa Face soit bien distincte, l'esprit estappelé à ne pas nier l'évidence -quand elle se fait- ni à laméconnaître en la couvrant de l'une de ses vues, ce que traduit exactement laracine KFR qui s'oppose, dans le texte coranique, à SH-K-R (3, 76).Dans ce contexte, deux rappels -qui relèvent du bon- sont à faire : on ne peutremercier pour un don qu'on n'a pas reçu ; et inversement, pour occulter undon, il faut l'avoir reçu ! Cela afin de neutraliser l'empressement de certainsesprits qui, ignorants ou mal intentionnés, entendent régir les consciences.La dénégation en matière de foi (kufr), selon le coran, est un acteconscient, réfléchique seuls son auteur et Dieu reconnaissent. Cetteattitude est décrite d'une manière claire et saisissante dans les versetssuivants :

 

"Laisse-Moi seul avec celui que j'ai créé

et pourvu de biens illimités

et des enfants pour l'entourer

et pour qui J'ai aplani toute difficulté.

Et pourtant, il ambitionne que Je lui accorde davantage !

Certes non, car il s'oppose à Nos signes avec entêtement.

Je rendrai son ascension épuisante.

Il a réfléchi, pesé le pour et le contreetpris une décision !

Qu'il périsse ! comment a-t-il pu prendre une telledécision ?

Oui, qu'il périsse ! comment l'a-t-il pu ?

Puis, il a regardé ;

puis, il s'est renfrogné et assombri;

puis, il s'est détourné et enflé d'orgueil

pour dire finalement : "Ce n'est que magie apprise,

ce n'est que langage humain. (11-25, 74)"

 

Nous voyons bien retracées les trois étapes de ce processusmental : le Créateur qui signifie sa Présence par des dons à profusion ; lacréature qui identifie -sans l'ombre d'un doute- le contenu du message avant dese livrer à une négation délibérée. N'est-il pas étonnant de voir, dans cecontexte, la même racine KFR (renier)donner, par permutation,FKR (réfléchir)et inversement ? Comme si le vocable lui-mêmevoulait nous rappeler que le fait de nier l'évidence n'est pas fruit del'ignorance mais d'un acte intellectuel bien mature ou que l'acte de réfléchirpeut être -à l'arrivée- mal exploité ! Cela pose le problème de la libertéhumaine et aussi de l'intentionnalité. Qui peut alors détenir, à part Dieu,le pouvoir de sonder les consciences pour y suivre le travail de la réflexion ?Précisons que cette interrogation est à placer strictement dans un débat quise limite au champ des croyances religieuses, étant donné que -plaqué sur desexpériences agnostiques ou athées- il entraîne des conséquencesdésastreuses et représente une négation totale de ce que la foi enseigne, àsavoir le respect de la liberté de conscience.

 

Revenons à la racine SH-K-R (reconnaître, exprimersa gratitude)qui, permutée, donne SH-R-K (devenir associé dequelqu'un, dresser un piège). C'est un rappel lexical, un signe destiné ànous mettre en garde contre le fait de tomber dans le piège de l'associationnisme(shirk). Parce que identifier mal la nature du don conduit à se tromper deDonateur ou à Lui adjoindre d'autres figures, ce qui participe à brouillerl'esprit dans sa recherche du Sens. C'est ainsi qu'il convient d'entendre lesversets :

 

"Qui se montre reconnaissant, le fait à son avantage.(40, 27)"

"Si vous vous montriez reconnaissants, Je vous donneraisdavantage. 7, 14)"

 

Re-connaître le Donateur fait accéder à l'Être enlibérant de l'avoir ; et demeurer dans l'Être libère également de lapesanteur d'être en soi, de la possessivité dont est victime son propre êtreque l'on nomme ego. Dans ce voyage périlleux de l'esprit, s'il y a une vertuque le Coran invite à acquérir c'est la patience, l'endurance, la constance aumoment de l'épreuve : sabr. Elle est liée à la reconnaissance shukret la précède (33, 42). En effet, l'âme peut, sous la pression de l'épreuvequi n'est autre que l'obstruction des canaux de l'amour et la stagnation de sonfluide, s'abandonner au désespoir et basculer dans l'oubli de l'Objet de sapassion ou, à l'inverse, s'en rapprocher grâce à cette impasse et montrer sareconnaissance.

 

Enfin, notre aspiration au Bien-aimé s'essouffle ou se brisesur nos défauts et défaillances. Et c'est là où le Bien-aimé vient, enAmant fidèle, nous rappeler qu'Il est non seulement Celui qui rétribuel'acte insignifiant par une récompense considérable ( Shâkir, Shakûr -Noms jumelés dans le Coran à ceux qui vont suivre) mais aussi Ghafûr(Celui qui couvre notre honte en pardonnant nos fautes), Halîm (Celuiqui s'y prend avec une extrême douceur, délicatesse, sagesse et patience),`Alîm (Celui qui connaît, de nos actes, l'intention et la portée),(30, 35 ; 23, 42 et 17, 64 et 158, 2 ; 147, 4).

 

Ce subtil réseau d'amour est destiné, avec toutes sesconnexions, à irriguer l'âme pour la protéger contre le dessèchementconsécutif à la culpabilité qu'elle entretient et s'inflige comme unepunition irrécusable (an-nafs al-lawwâma : l'âme encline aux blâmes).L'être humain, invité à participer des Noms de Dieu et, ce faisant, prodigue-à ses semblables- les mêmes dons qui lui sont accordés.

 

BD`̀ : l'amour création originelle,novateur

 

Inventer, innover, créer à partir de rien

"On dit qu'une chose est nouvelle (badî`)lorsqu'elle est privée de modèle (mathal)"

 

Dans ce sens, Dieu fait dire au prophète que, précédé detant d'autres messagers, il n'était pas une innovation : bid`an (9, 46).Les philosophes ajoutent, d'après le dictionnaire, que cette racine désigne unacte qui transcende le temps et la matière. En outre, BD` dont dérivel'un des noms

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