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 Sur les traces des Prophètes

15/12/2010


par Jean Abd-al-Wadoud Gouraud - publié le mardi 29 juin 2010

Ghazaliaffirme clairement que la « voie de l’Au-delà » (tarîq al-âkhira)ne saurait être parcourue par le seul biais de la théologie dialectique et dela jurisprudence religieuse, c’est-à-dire sans la discipline spirituelle quiconstitue l’essence même du message du Coran et du Prophète Muhammad, comme detous les prophètes avant lui – que la grâce et la paix de Dieu soient sur euxtous. L’essentiel réside en ce que l’interprétation intérieure etl’approfondissement spirituel ne puissent, en dehors des limites fixées par lecadre de l’orthodoxie religieuse, être interprétés à tort, ou pire, instrumentaliséspour légitimer un éloignement de la pratique fidèle et assidue des ritessacrés.

L’imam recommande d’éviter lesreprésentations grossières et matérielles qui conduisent à s’attacher aux motsdécrivant le Royaume des cieux et de la terre, pour ne pas tomber dans unacadémisme oublieux de l’itinéraire à parcourir pour passer d’un monde àl’Autre. Il nous encourage à rechercher la réalité des choses en elles-mêmes,et non dans les termes qui les expriment. En effet, la haqîqa estl’essence, l’esprit de la réalité. Elle représente cette « pulpe » (lubb)au-delà de l’« écorce » (qishr), cette partie intérieure oucachée qu’il sera possible de connaître en dépassant les apparences des formes,par la pratique d’une discipline intérieure et extérieure, d’une « voie »bien guidée, en se gardant de prêter attention aux spéculations des philosophesou à la dialectique des théologiens, plus nocives qu’utiles quant à latransparence et la solidité de la foi.

L’imamGhazali explique que le croyant est appelé, au cours de sa vie sur terre, àparcourir progressivement toutes les étapes de la « maturitéspirituelle » qui s’élèvent parallèlement aux degrés de la foi. Ces degrésvont de la simple acceptation à la ferme conviction, puis jusqu’àl’approfondissement grâce aux lumières de la récitation coranique, del’adoration, et de l’invocation de Dieu, dans la fréquentation et le témoignagedes hommes vertueux qui font preuve de servitude spirituelle et de crainterespectueuse de Dieu.

La foisincère en Dieu est comme une semence déposée dans le cœur. Elle grandira ets’épanouira pour devenir un arbre parfumé aux racines solidement ancrées dansle sol et à la ramure se déployant jusqu’au plus haut du firmament. Mais pouratteindre cet accroissement de la foi et de la connaissance, il appartient aucroyant, avec l’aide de Dieu, de purifier son cœur des attaches passionnelleset des illusions qui l’obscurcissent. Dans son livre sur « la crainte etl’espoir », Ghazali précise : « Les hommes de cœur spirituelsavent que la vie ici-bas est comme un champ à cultiver pour l’Autre monde. Lecœur est comparable à la terre, et la foi est comme la graine. Les actesd’obéissance servent à retourner la terre et à l’épurer, à l’irriguer. Le cœurqui s’abandonne frivolement à ce monde et s’y noie est comme le marécage danslequel la graine de la foi ne pousse pas. La foi ne profite que très peu avecun cœur sale et de vils caractères. »[1]

L’imamenseigne que les actes d’obéissance et d’adoration, ainsi que la pratique desvertus et la lutte contre les vices de l’âme, amènent à l’élévation spirituelleet à la proximité avec Dieu, dans la mesure où tous participent concrètement àl’itinéraire de purification, de transparence, et de préparation du cœur à laConnaissance de Dieu : « Heureux celui qui a purifié sonâme ! »[2] Le but de cette purification du cœur est de faire renaîtrela lumière de la foi, c’est-à-dire de faire émerger la lumière de laConnaissance. »[3]

Commele corps, le cœur est exposé à la maladie qui risque de provoquer son anéantissementirrémédiable dans l’Autre monde. Seul sera sauf « celui quivient à Dieu avec un cœur sain[4] ». Le Coran ne dit-il pas des personnes infidèles que« dans leur cœur il y a un mal[5] ». Ghazalimet en garde : « Ignorer Dieu est un poison mortel, Lui désobéir ense laissant dominer par ses passions porte à l’infirmité du cœur. ». Ilpréconise « La connaissance de Dieu [comme] remède qui le vivifie. Luiobéir en dominant ses passions est le remède qui guérit le cœur. »[6]

Dansles chapitres de l’Ihyâ’ décrivant la voie menant à Dieu sous l’angle dela science de l’action (‘ilm al-mu‘âmala) relative aux rites, aux usagesquotidiens, aux causes de perdition, et aux vertus salutaires, l’imam Ghazalirappelle à plusieurs reprises la raison d’être des œuvres pieuses et lanécessité de mettre en pratique la science religieuse avec l’intention sincèred’un cœur tourné vers Dieu. Sans le recours aux savoirs religieux, la raison etles savoirs rationnels ne suffisent pas pour réaliser la purification intérieureet la perfection du cœur.

Cependant,la compréhension passe par la raison. C’est pourquoi l’Imam compare les savoirsrationnels à des aliments, et les savoirs religieux à des médicaments :« Les aliments sont nocifs pour la personne malade qui n’a pas pris demédicaments. Ainsi donc, les maladies du cœur ne peuvent être soignées qu’aumoyen des remèdes tirés de la Révélation. Telles sont les fonctions des riteset des actes obligatoires qui ont été composés par les prophètes afin d’amenderles cœurs. Qui ne soigne pas son cœur malade par le biais du traitementqu’offrent les œuvres d’adoration, mais se contente des savoirs rationnels, enpâtira comme le malade pâtit des aliments. »[7]

Lesactes cultuels sont des remèdes contre les maladies du cœur. Comme lesmédicaments sont composés de différentes espèces et quantités d’ingrédients auxpropriétés spécifiques, ces actes sont constitués de gestes et de positionsdont le genre et la quantité diffèrent, et ce en vertu d’une Sagesse divine.« Par exemple, la prosternation vaut le double de l’inclinaison, et laprière du matin, la moitié – quant à la mesure – de celle del’après-midi : il y a là un secret analogue à celui des propriétésspécifiques des plantes, qui ne s’appréhende que par la lumière de la Prophétie »,explique Ghazâlî. Dieu ne révèle-t-il pas : Ô hommes ! Voicivenu à vous un appel de votre Seigneur, qui est à la fois un remède pour le malqui ronge les cœurs, un guide et une miséricorde pour les fidèles.[8] Ainsi Ghazâlî appelle-t-il les prophètes des« médecins des cœurs » auxquels Dieu a révélé des secrets et dessagesses que la raison ne peut saisir par ses propres forces : « L’utilitéet l’action de la raison consistent uniquement à nous instruire sur ces choses,afin d’attester l’authenticité de la Prophétie, en reconnaissant sa propreincapacité à percevoir ce que l’œil de la Prophétie perçoit.

Laraison nous a donc pris par la main et conduits à la Prophétie tout comme onconduit l’aveugle à celui qui le guide, et les malades titubants au médecincompatissant. Le chemin parcouru par la raison aboutit à ce stade ; il estexclu de ce qui se trouve au-delà, sauf de la compréhension de ce que luicommunique le médecin. »[9] Le chemin assuré vers la Vision béatifique de Dieu dansl’Autre monde n’est autre que la voie tracée et enseignée par tous lesProphètes, depuis Adam jusqu’à Muhammad.

Seulsceux, comme eux, qui l’ont parcourue en connaissent tous les dangers, lesobstacles, et les stations spirituelles qui la jalonnent. C’est par eux qu’ontété apportées aux hommes la connaissance de l’Invisible et les clés du salut etde la Félicité dans ce monde et dans l’Autre. Leur message, leursenseignements, comme leur vie toute entière, constituent des remèdes contre lesmaladies de l’âme qui corrompent le cœur et l’empêchent de goûter à la« douceur de la foi »[10](halâwat al-îmân) dans la lumière de la Certitude.

Voilà,sur le chemin de la Vie éternelle, la méthode indispensable pour accéder à unniveau supérieur. Pour celui qui aspire à la « Connaissancecertaine » et désire prendre le chemin de l’Autre monde, à travers ladiscipline spirituelle et la lutte contre son ego, les portes de la guidances’ouvriront. Alors, il connaîtra par dévoilements, au moyen d’une lumièredivine envoyée dans son cœur, les réalités profondes qui sont exprimées dans ladoctrine (‘aqîda). »[11]

Leslumières de la Connaissance se révèlent toujours à celui qui atteint la réalitéde la piété par l’adoration s’il purifie son for intérieur des résidus du monded’ici-bas, et s’il est assidu dans l’invocation de Dieu (dhikr).« Alors, c’est comme s’il pouvait voir et contempler les choses qu’ilavait d’abord acceptées par simple adhésion. Telle est la réalité profonde dela Connaissance qui ne peut advenir que lorsque le nœud des croyances s’estdénoué, et lorsque la poitrine s’est ouverte à la lumière de Dieu : Quelbonheur pour celui dont Dieu a ouvert la poitrine à l’islam ![12] »[13]L’envoyé de Dieu expliqua le sens de cette ouverture de la poitrine en disantque c’est une lumière que Dieu projette dans le cœur du croyant. Quandon lui demanda quel en était le signe, il répondit : Fuir la demeure del’illusion pour retourner à celle de l’Eternité.

Lesdifférents enseignements et significations que nous avons évoqués jusqu’ici pourraientêtre résumés par cette explication que donne Ghazali dans son Livre desmerveilles du cœur : « La Réalité divine s’est dévoilée auxprophètes et aux saints de Dieu. Ce n’est pas grâce à l’apprentissage, àl’étude ou à la composition d’ouvrages que la Lumière a pénétré en leur cœur.L’illumination s’est réalisée pour eux en renonçant au bas-monde, en sedéfaisant de ses attaches, en vidant le cœur des préoccupations terrestres, eten accourant vers Dieu de toute l’énergie spirituelle dont ils étaientcapables. C’est ainsi que le serviteur s’expose aux souffles de la Miséricordedivine.

Il nechoisit pas de les provoquer. Tout ce qui incombe au serviteur, c’est de sepurifier pour recevoir la Miséricorde que Dieu accorde, comme Il l’a accordéeaux prophètes, et continue de l’accorder aux saints. Si la volonté du serviteurde Dieu est sincère, si son aspiration spirituelle est pure, et si ses effortssont constants, les éclairs de la Vérité illumineront son cœur, et la grâcesecrète de Dieu lèvera le voile. Alors le monde invisible du Mystère sedévoile, et le serviteur atteint la Certitude. »[14]


[1]Ihyâ’, IV, kitâb al-khawf wa ar-rajâ’, p. 412 de l’édition libanaise deDâr al-Jîl en 6 volumes. Toutes nos citations tirées de l’Ihyâ’ seréfèrent à cette édition.

[2] Coran 91 : 9.

[3]Ihyâ’, III, kitâb sharh ‘ajâ’ibal-qalb, p. 128.

[4] Coran 26 : 89

[5] Coran 24 : 50

[6]Al-munqidh min ad-dalâl. Unetraduction française par Hassan Boutaleb est parue sous le titre Ladélivrance de l’erreur aux éditions Albouraq, 2002.

[7]Ihyâ’, III, kitâb sharh ‘ajâ’ib al-qalb, pp. 130-131.

[8] Coran 10 : 57.

[9] Al-munqidh min ad-dalâl.

[10]Le Prophète affirme : Connaît la douceur de la foi celui qui possèdeces trois qualités : quand Dieu et Son envoyé lui sont plus chers que tout,quand il n’aime quelqu’un que pour Dieu, et quand il détesterait retomber dansl’infidélité comme il détesterait être jeté dans le feu. (Bukhârî) Dans unautre hadith : Celui qui est satisfait d’avoir Dieu pour Seigneur,l’islam pour religion, et Muhammad pour prophète, goûte la saveur de la foi.(Muslim) 

[11] Ihyâ’, I, kitâb qawâ‘id al-‘aqâ’id, pp.123-124.

[12] Coran 39 : 22..

[13]Al-iqtisâd fî al-i‘tiqâd, p.280.

[14] Ihyâ’,III, kitâb sharh ‘ajâ’ib al-qalb, pp. 132-133.

Jean Abd-al-Wadoud Gouraud

Institut des Hautes Etudes Islamiques. Enseignant à la Grande Mosquée de Lyon, Jean Abd-al-Wadoud Gouraud a traduit et annoté le "Livre de la Science" et les "Piliers de la foi musulmane" d’Al Ghazali aux éditions Albouraq.



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