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 L’enseignement mohammadien – "voie du juste milieu"

14/7/2015

Prophète
 

 

Après la mort duProphète à Médine en 632, ceux des musulmans qui ne l’avaient pas connu,demandèrent à sa femme Aïcha : « Comment était-il ? » Elle répondit : « Il était le reflet du Coran ». Pourtout musulman, le Prophète est le modèle de la vertu, l’exemple type de l’hommeparfait se reposant totalement sur la Volonté Divine, proclamant et vivant le message de l’unité, facteur d’équilibre et d’harmonie entre spiritualité ettemporalité. La grandeur de son œuvre n’a d’égale que son humilité : « Dieu,fais-moi vivre pauvre, mourir pauvre et ressusciter parmi les pauvres », aimait-ilà répéter.

De nombreuxhommes furent fascinés par la trajectoire de ce destin hors du commun : « Si la grandeur du dessein, lapetitesse des moyens, l’immensité du résultat sont les trois mesures du géniede l’homme, qui osera comparer humainement un grand homme de l’histoire moderneà Mahomet ? » remarquait Lamartine.

Aussi, interrogeons-nous : par quoi se distinguait-il, et en quoison expérience est-elle pour nous exemplaire ? Qu’a-t-il apportéd’innovant aux hommes de son époque et que reste-t-il de sonenseignement qui puisse être aujourd’hui une source d’inspiration pour leshommes du xxie siècle ? Une chose est certaine : l’écho deses paroles, l’œuvre immense qu’il bâtit en vingt-et-un ans (611 – 632) seprolongent jusqu’à nos jours, suscitant rejet ou adhésion mais jamaisindifférence. La puissance de son Verbe, l’aspect incisif de ses idées, sasagesse subtile nous invitent à une vision qui concilie l’homme et l’univers,l’essence et l’existence.

Il acceptait, audétriment de ses propres certitudes, d’être contredit par la révélation commepar exemple lorsqu’il répondit à Salman le Perse qui, impressionné par la piétéde certains prêtres, interrogeait le Prophète sur leur sort au jour dujugement : « Ô Salman, ils sont destinés aux flammes del’enfer.  » Le trouble jeté dans l’âme de Salman par cette réponse futlevé lorsque vint alors une révélation qui contredît clairement l’affirmationdu Prophète : « Certes, ceux qui croient et ceux qui suivent lareligion juive, les chrétiens et les sabéens ; quiconque en un mot croiten Dieu, au jour dernier et accomplit de bonnes œuvres, sera récompensé par sonSeigneur. Il n’éprouvera aucune crainte et il ne sera jamais affligé. (C.2, 62) »

Le Prophète n’apas institué, à proprement parler, de système politique, de théorie de l’État.Il a laissé aux hommes le soin de décider eux-mêmes du contenu de leur projetd’organisation temporelle, en leur donnant une méthode : la consultation (choura).Un acte politique fort va également marquer les premières heures del’islam : dès l’an 1 de l’hégire à Médine le prophète Mohammed va éditer untexte connu sous le nom de sahifa ou « had » de Médine.

Il instaure les fondements de la vie communautaire : une unité etune égalité entre les différentes composantes musulmanes et non musulmanes dela cité qui jouissent ainsi des mêmes droits et des mêmes devoirs. Ne dit-ilpas dans un hadith : « Les hommes sont égaux comme les dents d’unpeigne. » Il ira jusqu’à permettre à une délégation chrétienne de Nejranen visite à Médine de servir la messe dans sa Mosquée.

A travers cet acte exemplaire il met en application une de sesparoles : « Tous les prophètes sont frères : ils ont un mêmepère mais des mères différentes. » et montre ainsi le lien qui relie,malgré la pluralité des cultes, les différents messages religieux entre eux etleur foi commune en un seul Dieu. Plus encore, il affirme l’origine commune detous les êtres et la non supériorité des uns par rapport aux autres :« Vous êtes tous d’Adam et Adam est de terre. » et « Nullesupériorité d’un Arabe sur un non Arabe ». Ces traits de caractère, etbeaucoup d’autres encore, révèlent la personnalité du Prophète Mohammed et lecontenu du message qu’il nous a transmis.

Grand pédagogue imprégné d’un humanisme profond, il appelle tous leshommes, musulmans et non musulmans, à s’élever par le comportement et lanoblesse des caractères au degré le plus haut que peut réaliser l’être humain.Ainsi par ses injonctions il encourage la quête du savoir :« Demandez le savoir du berceau jusqu’au tombeau. », et « Allezchercher la science jusqu’en Chine », le savoir et la connaissance étantpour lui en effet, plus précieux que le sang du martyr.

Il accordait donc une importance capitale à l’éducation et préconisait, àtravers une vision pédagogique novatrice une méthode éducative active ;« Jouez avec eux sept, éduquez- les sept ans, et soyez leur amis septans ». Cette méthode par tranche de sept ans permet à l’enfant de grandirdans un environnement qui respecte les différentes étapes de sa croissance.Dans un premier temps, elle le laissera jouir de sa liberté, de l’insoucianceet du goût du jeu propre à l’enfance, lui évitant trop tôt des contraintes quipourraient brider sa personnalité.

La deuxième période correspond à la mise en place d’un cadre éducatifexigeant. Tandis que la troisième étape participe à faire de lui un homme prêtà affronter la vie, respecté et respectueux puisqu’il n’est plus le filsou la fille de, mais l’ami de ses parents.

Il recommandait également le sport pour les adultes comme remède auxinfirmités du corps, quant aux enfants il demandait qu’on leur apprenne :« la nage, les jeux d’adresse et l’équitation ». Il allait, lui-même,jusqu’à organiser et participer à des courses de chameaux.

Nous sommes loin de l’image caricaturale d’un homme replié sur lui-même,coupé du monde, voué uniquement à la pratique religieuse. Il est en faitl’apôtre de la voie du milieu, préconisant un équilibre entre la vie du corpset celle de l’esprit. Ainsi, ses conseils concernant une hygiène de vieserviront de base à l’élaboration de la médecine de l’islam et à une pratiquemédicale qui, à travers l’extraordinaire développement scientifique de lacivilisation musulmane, servira de fondement à la médecine moderne.

Quant au statut de la femme et au rapport qu’entretenait le Prophète avecelle, nous sommes là encore, loin des préjugés et des préjudices qu’elle subiraplus tard dans la société musulmane. A travers lui, les femmes jouiront desmêmes droits et des mêmes devoirs que les hommes, et dans son dernier prêche,dit « de l’Adieu », il insistera particulièrement sur ce point. Caril ne faut pas perdre de vue qu’à cette époque la femme n’est qu’un bien dansles mains de l’homme et ne dispose d’aucune protection juridique.

Il va ainsi limiter le nombre des épouses, attribuer un dédommagementfinancier en cas de divorce, et permettre l’établissement d’un contrat lors dumariage. Sa galanterie légendaire nous rappelle qu’il n’a jamais élevé ni lavoix ni la main sur une femme. Par ailleurs, même si elles pouvaient à cetteépoque prier ensemble avec les hommes à la mosquée et recevoir les mêmesenseignements qu’eux, il leur réserva néanmoins un jour spécifique dans la semainepour évoquer librement avec elles leurs problèmes particuliers.

Un point sur lequel peu d’historiens ont insisté : le savoir àl’époque du Prophète était obligatoire pour le musulman autant que pour lamusulmane. De très nombreuses chaînes de hadith remontent aux épouses duProphète comme à d’autres musulmanes. Ceci est bien une preuve évidente de cesavoir partagé.

N’a-t-il pas dit à ce sujet : « Allez apprendre auprèsd’Aïcha la moitié de votre religion ». Il alla jusqu’à affirmer :« donnez un traitement égal à vos enfants » mais il rajouta « ques’il lui était donné de choisir, il préférerait la fille ». Au vu dela condition de la femme dans la société musulmane actuelle, nous avonsbeaucoup encore à apprendre de l’exemple du prophète. A ce demander d’ailleursquel enseignement du Prophète suivons nous ?

Effectivement,comment aujourd’hui pouvons-nous, à travers cet immense héritage transmis degénération en génération, distinguer ce qui est réellement de lui et ce qui futrajouté par d’autres ? Des dynasties Omeyyades, Abbassides etc, afind’asseoir leur pouvoir et leur légitimité, se sont servis de théologiens pourforger des hadiths allant dans le sens de leurs intérêts. Les transmetteurs duhadith ont donc longuement réfléchi à cette question si importante et ce depuisfort longtemps.

Ilsont établi une échelle de valeur allant du hadith le plus authentique, recensépar plusieurs témoins et dont la chaîne de transmission est connue et vérifiéehistoriquement, au hadith le plus faible sur lequel réside un doute réel. Celanous encourage à réactiver la science du hadith sous le regard d’une critiquescientifique aidée en cela par les outils que la modernité met à notredisposition. Comme le Prophète lui-même encourageait le savoir, prenons doncexemple sur lui : ce n’est ni par l’ignorance ni par l’imitation simplisteque nous pouvons résoudre ce problème.

Il est grand temps d’échapper à l’esprit de fermeture qui a gelé lapensée musulmane par l’interruption de l’Ijtihad[1]joint à l’idéalisation de l’époque médinoise : c’est avec une objectivitéhistorique que nous devons relire l’épopée extraordinaire de l’apôtre de lamiséricorde.

Prenons par exemple le hadithsur le djihad dans lequel le prophète dit : « Nous revenons dupetit combat et nous allons vers le grand combat ». Tous lestransmetteurs du hadith sont d’accord sur son authenticité mais que reste-t-ilaujourd’hui de la notion du grand combat ? Le terme djihad n’est comprispar la majorité des musulmans et des non musulmans que comme un combat ou uneguerre ce qui amène à réfléchir et à repenser l’idée que s’en faisait leprophète lui-même : le petit combat par les armes était secondaire parrapport au véritable combat, celui que l’on remporte sur soi contre tous sestravers et notamment le mal que l’on peut faire à autrui – que l’on oseaujourd’hui d’ailleurs justifier au nom même de l’enseignement du Prophète.

Qui dit combat ne dit pas forcément guerre ou lutte armée. On peutcombattre pour son idéal, par les idées, le savoir, les institutions, les loiset surtout par un comportement noble, fruit d’une conscience évoluée que l’onne peut acquérir que par le grand combat : car s’il est vrai que l’effortest un impératif demandé aux musulmans, c’est avant tout celui de s’éleververs la lumière et non de s’abandonner aux impulsions de l’animalité qui noushabite. « Dieu a fait de moi un serviteur généreux et non point unoppresseur arrogant. »

Ce hadith[2]nous permet de voir les traits de caractères qui sanctifient le prophète :service et générosité. Les hadiths faisant montre d’arrogance etd’oppression ont donc certainement été rajoutés par d’autres dans le but dejustifier leur comportement.

L’idéal auquel nous convie le prophète Mohammed est pourtantclair : il nous renvoie à l’Un qui relie les parties au tout. Mais au lieude se référer à cette unité fondatrice, nous préférons fonder nos idéaux, noscroyances, à partir de notre perception du monde, conditionnée par nos préjugéshumains. Nos fantasmes naissent et se nourrissent de l’incessant dialogue quenous entretenons avec la dualité existentielle : le bien et le mal, la vieet la mort, le Créateur et les créatures.

Il en résulte un mal-être, qui, pour beaucoup, devient au fil du tempsun enfer véritable. L’âme humaine prisonnière se déchire entre unmonde « traditionnel » tourné vers un passé idéalisé et un monde« moderne » animé par une inextinguible soif d’or et de puissance.Culpabilisé, l’homme névrosé n’en finit pas de payer le prix du péché originel.

La voie mohammadienne nous offre une autre perspective, basée sur unchoix libre et volontaire : nous reconstruire sur l’identité originellede l’homme. Effectivement, nul être ne peut échapper à la dualité inscriteen lui : aux génies du bien et du mal qui l’inspirent et l’attirent tour àtour. Il ne peut ni la renier ni la travestir par un comportement artificiel etmoralisant.

Aucun artifice, aucune magie, aucune divinité aussi puissante soit-ellene lui sera secourable. Seul le Haqq, le Réel vrai, cette parcelle delumière imprimée dans la toute première cellule par laquelle débute notreexistence, nous rappelle à chaque instant la réalité première qui noushabite : cette présence divine dont nous sommes à la fois le réceptacle etle sanctuaire. Aucun être fait de chair ne peut échapper à cette destinée.

Le cheminement auquel nous invite la voie mohammadienne consiste donc,avant toute chose, à se libérer des doutes, des vérités toutes faites, d’unereligiosité passionnelle et sentimentale, du diktat religieux qui conditionnele salut de notre âme : rejoindre, élus, un paradis bien mérité ousouffrir damnés dans un enfer expiatoire… Pourtant, le Prophète dit à cesujet : « Se lamentent autant les gens du paradis que ceux del’enfer. » Que reste-t-il donc à l’homme déshabillé de ses certitudeshéritées, de ses illusions évanouies ? Et vers quoi se diriger pouratteindre l’état de paix et de quiétude ?"

L’enseignement mohammadien – "voie du juste milieu– faited’espérance et de miséricorde nous invite à l’éveil, au combat suprême, à lalutte contre la peur et la mort. « Mourez avant de mourir » adit le Prophète ; c’est une invitation à renaître, comme le phénix de sescendres, par la voie de la réalisation.

 

Extrait dulivre : l’Islam dans la citè, dialogue avec les jeunes musulmansfrançais, Albin Michel Mai 2006

 

 

 

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