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 “Les rapports entre islam et laïcité : de la réalité aux enjeux”

13/9/2010

13072010

Par : Mohamed Raouf RAHMANIA

INTRODUCTION

Le 15 mars 2004, après un florilège de débats de toutes sortes, une commission propulsée par Jacques Chirac et dirigée par Bernard Stasi,  une loi majeure venait d’être votée. Il s’agissait de statuer sur le port des signes religieux au sein de l école. L’ensemble des communautés religieuses étaient donc concernées. Cependant, les tensions dont s’abreuvaient quotidiennement les medias autour du voile à l’école ont très vite persuadé la communauté de l’islam d’un traitement de faveur, autrement dit, d’une loi d’exception. Pour les défenseurs de cette loi, il s’agissait de rétablir une stricte séparation du public et du privé en restaurant le primat du premier par rapport au second.

Aujourd’hui, les débats autour de l’islam pullulent, on y retrouve des questions lancinantes posées à des spécialistes (nous dit-on) : l’islam est-il compatible avec la République ? Ou sous une forme plus téméraire : qu’allons nous faire de ces musulmans ? Ce débat semble ouvert et les événements relevant souvent du fait divers viennent lui donner des dimensions exagérées. En effet, « un film, une pilule, un livre, quelques foulards deviennent un événement médiatique qui met en jeu une conception de la laïcité ». Ce que chacun s’accordera à annoncer, c’est que la présence des musulmans est questionnante voire problématique pour la France mais aussi pour les musulmans eux-mêmes.  En effet, des années durant, cette communauté vivait dans une non-visibilité motivée par le mythe du retour au pays d’origine. Sa seule participation à la vie sociale se résumait, et le terme ne se veut pas réducteur, en une main d’œuvre vitale. Autrement dit, les musulmans n’avaient presque aucune revendication sinon que de pouvoir travailler et bientôt, regagner leur terre et leur famille restée « là-bas ». Cette première vague d’immigrés va tout compte fait se sédentariser en s’établissant en France de manière définitive. Leur premier acte d’installation sera le regroupement familial des années 70, le second, qui a commence dans les années 80 avec la marche des « beurs » et se poursuit encore actuellement, passera par une visibilité assumée délaissant ainsi la vieille image du travailleur immigré que l’on ne voyait que sur les chantiers…jamais dans l’organisation de la Cité. Ainsi les enfants et les petits enfants « héritiers de l’immigration », comme le souligne le sociologue Ahmed Boubekeur entendent acquérir des droits que leurs parents n’ont pas jugés utile de réclamer. Ce combat est toujours actuel. Peut-on dès lors penser que le réinvestissement religieux en est qu’une de ses manifestations ?

L’islam dans le contexte Français

 A/ Quand les sondages contredisent l’opinion

La voix du musulman lambda, en tant qu’énonciateur de ses desideratas, devient de plus en plus recherchée. Il est question de l’inviter sur les plateaux de télévision, de lui donner la parole librement, d’effectuer différentes enquêtes et autres reportages chocs. Nous sommes ici à la limite du divertissement tant la nature de certains débats parait surréaliste. Cependant, la voix de cette masse silencieuse n’a pas pour principe de s’exprimer à la moindre « affaire » pour donner son avis afin de rassurer la République sur ses intentions (nous dit-on cachées). Alors que l’islam connaît une période de méfiance, à certains égards, légitime au vu du contexte international tendu,  nous observons que de vieux fantasmes pénètrent le débat. Le musulman, dans sa version essentialisée, serait, au niveau de ses pensées comme dans sa pratique quotidienne, cet « étranger » que nous côtoyons pourtant tous les jours dans cet espace commun mais qui demeure extérieur à notre culture. Cette posture parfois hostile se nourrit bien sur des clichés médiatiques et aime se retrouver dans certains topos. Même le débat savant ne résiste pas à la tentation et glisse vers la négation sinon la mise en doute de tout apport positif de l’islam à l’humanité.

A la rencontre du discours musulman

La présence de l’islam dans une histoire et un contexte séculier est une rencontre dont les modalités sont en cours d’élaboration. Si « la France vit à travers l’islam la crise de son identité » , d’où le sentiment de rejet sinon d’islamophobie, on peut avancer l’idée selon laquelle l’islam vit à travers la laïcité l’occasion de réformer sa pensée religieuse. Grande est la tentation consistant à remonter l’histoire pour « montrer qu’il y a une ancienne tradition de la présence musulmane et de contacts avec l’islam » mais cela « ne changerait guère la perception actuelle du problème ». Plus encore, plutôt que de dire l’islam affirme ceci ou pense cela nous avons préféré rendre compte de la diversité de la pensée musulmane qui s’élabore parfois dans le silence. En effet, la religion est loin d’être un concept uniforme mais bien le produit de ce que les hommes en font. Les ouvrages que nous avons sélectionnés dans notre recherche, sans prétendre être représentatif de l’ensemble des courants de pensée, ont ceci de particulier : aucun des auteurs ne prend le risque de se mettre hors jeu en étant contre la laïcité. Cela semble contraster avec la guerre des deux France où le positionnement de l’Eglise catholique était pour le moins très virulent. Même après le vote de la loi sur les signes ou les tenues religieux à l’école, nous n’avons pas assisté à un repli communautaire. Bien au contraire, le respect de la loi fut le mot d’ordre des différentes organisations du culte musulman tout en affirmant la volonté d’entrer dans le débat afin de rechercher un équilibre entre la foi et la vie en société.

A/ Un islam, des « islams » ?

Les regards parfois inquiets de la doxa semblent percevoir l'islam comme un bloc monolithique s'étant juré de ne jamais se configurer en plusieurs courants de pensée. Or, et même si le terme « islamisme » est de plus en plus usité pour désigner à la fois le fondamentalisme et parfois le terrorisme, le terme « islam » se révèle être trop abstrait ce qui justifie l’ajout de qualificatifs tels que « islam modéré » ou « islam militant » afin de mieux le cerner. Les trois penseurs que nous avons choisis sont caractéristiques de cette distinction. En effet, il est vrai que Ghaleb Bencheikh, Tariq Ramadan et Tariq Oubrou sont tous les trois des musulmans, « des penseurs modernes au sens où ils lisent le message de l'islam à la lumière du contexte européen », toutefois la dimension qu'ils octroient à leur religion est loin d'être univoque. En effet, comme nous allons le voir, la mobilisation de leur ressource religieuse est dans certains cas antagoniste. Au demeurant, ces différentes postures ont pour point de départ une résistance consistant « à refuser le statut accordé à l’islam dans les discours et les politiques des dominants ». Pour Jocelyne Cesari, sociologue des religions, cette résistance passe par une abondante littérature apologétique sur l’islam et cherche à démontrer que cette religion n’est en rien opposé à la démocratie ni à l’émancipation de la femme.

Le regard sociologique nous permettra de mieux cerner leur positionnement et de comprendre en quoi « les acteurs en présence ont non seulement négocié leurs intérêts à l’intérieur d’un cadre laïque préexistant mais l’ont fait évoluer en fonction de l’évolution de leurs propres intérêts »[7]. Il est enfin à préciser que le choix porté et limité à ces formes d’islam tient du fait qu’ils nous paraissent les plus médiatisés mais également et surtout, ceux qui caractérisent avec acuité les débats qui se veulent réformateurs. Dès lors, nous pencher sur leurs textes revient à s'intéresser à un « islam de lumière qui peine à venir »[8].

B/ Ghaleb Bencheikh

La figure du musulman libéral 

Ghaleb Bencheikh est docteur ès sciences, physicien et de formation philosophique et théologique, il présente également l’émission « Islam » sur France2. Selon une typologie des pratiquants de France établit par le sociologue Franck Frégosi, ce penseur appartiendrait à la strate « musulman libéral »[9]. Cette relation à l’islam « est perçue comme l’expression d’une relation équilibré qui conjugue foi et rationalité, fidélité à l’esprit de la religion plutôt qu’à sa lettre »[10]. Son livre, «La laïcité au regard du Coran »,  fait ainsi parti d'un panel grandissant d'essais de la part d'intellectuels musulmans[11] voulant faire entendre une sonorité nouvelle, en rupture avec un discours religieux normatif, axé sur une pratique mimétique et qui ne permet pas à l'homme de vivre le sens profond de la rencontre avec Dieu. Cependant, ce panel de discours, par la posture académique et la rhétorique critique qu’il mobilise à l’égard de la tradition islamique, trouve peu ou prou un relai assez faible chez l’homo islamicus. 

En outre, la publication du livre en 2005 de Ghaleb Bencheikh doit être située en relation avec certains événements historiques tant au niveau international que local. En effet, comme nous l’avons vu, il y a un avant et après 11 septembre 2001, de sorte qu'à la suite de ses attentats, les tensions autour de l'islam ont été exacerbées. Jamais cette religion n'a autant préoccupé aussi bien le politique que la société civile. Ce livre est donc une réflexion post 11 septembre de même qu'il paraît un an après le vote en 2004 de la loi régissant les signes religieux. Préciser cela permet de mieux comprendre et les arguments de l'auteur et le ton péremptoire dont il fait usage. Composé de trois chapitres, « Politique et Laïcité », « La femme, avenir de l’Islam » et « De la violence à la Guerre », il tente donc d’aborder des questions problématiques à l’Islam. Ainsi, la question stricto sensu de la laïcité  n’est abordée que dans le premier chapitre. Toutefois, le plaidoyer dont il fait usage contre les islamistes est palpable tout au long de l’ouvrage. Nous avons délimité notre travail au premier chapitre.

Pour cet intellectuel, « la donnée religieuse islamique n'est pas ce monolithique érigé pour l'éternité en modèle unique indépassable ». Il entend ainsi mettre à mal une bonne fois pour tous les arguments des islamistes contre lesquels il s'attaque frontalement et qui érigent l'islam comme religion et système politique. Pour dépasser « l'interférence de l'ordre religieux dans le camp politique et la politisation des systèmes de croyance (…) l'issue réside donc dans la dissociation du religieux d'avec le politique dans l'organisation de la cité »[12]. L'islam, loin d'être singulier, ne saurait ainsi échapper à cet acquis de la modernité dans lequel se sont adaptées les autres religions. Bien plus, il postule que le mouvement de la Nahda[13] avait déjà à son époque investit ses questions contemporaines. En effet, une pensée de la séparation a même été conçu par un réformateur égyptien, Ali Abderraziq (1888-1966), docteur en droit, qui « entendait précisément s'émanciper des formes de représentation politico-religieuses périmées et sortir du carcan obsolète de la gouvernance parareligieuse »[14]. La thèse de ce réformateur est qu'il n'a y aucune raison de s'en tenir au paradigme du Califat pour concevoir l'autorité politique de même que le prophète n’était pas un Roi. A l'opposé, G.Bencheikh dénonce les positions sans fondements des conservateurs comme le fondateur des frères musulmans, Hassan Al Banna (1906-1949). Pour ce dernier, « dire que la religion est une chose et la politique en est une autre est une prétention que nous combattons par tous les moyens… L'islam auquel croient  les frères musulmans fait du pouvoir politique l'un de ses piliers »[15]. Ici est particulièrement pointé les débuts de l’islam politique qui inaugure une période où le militantisme religieux part à la conquête du pouvoir.

Face à ce mouvement et dans un style qui n'est pas sans nous rappeler celui de Victor Hugo lors de son oraison à l'assemblé national pour fustiger la loi Falloux (1850), l’auteur proteste : « Non! La religion n'a pas à s'immiscer dans la politique comme le religieux ne doit jamais être plié au politique. Le coran n'a pas vocation à être confiné dans le rôle étriqué d'une constitution pour le prétendu État islamique. Ce serait réduire son message universel qui doit se proposer aux hommes et non s'imposer dans les carcans réducteurs d'un système étatique. D'ailleurs pourquoi voudrait-on que l'Etat moderne ait besoin d'une coloration confessionnelle? Alors qu'un État moderne et démocratique est le garant du libre exercice du culte  quel qu'il soit. Ériger la révélation en une foi fondamentale constitutionnelle revient à la gauchir et à ridiculiser la parole de Dieu »

Si se référer au Coran peut être un moyen légitime pour la pensée moderniste laïcisante de démontrer l'existence d'une véritable « délégation aux hommes de conduire l'ensemble des préoccupations publiques », cette méthode doit pour l'auteur être dépassée. En effet, l'absence de versets explicites sur la gestion des affaires de la Cité qui inaugurerait une pensée politique est un silence volontaire : Dieu, « Se « tait » par égard pour les hommes créés libres ».  Il convient, en vertu même de cette délégation, de ne plus nous baser sur aucun versets pour expliquer la séparation du temporel et du spirituel et de préciser, « qu'au nom même du coran licence soit donnée aux croyants musulmans de ne pas se référer au discours coranique afin de mener à bien leurs affaires mondaines »[19] et, paraphrasant Marcel Gauchet d'annoncer, « que L'islam sera la religion de la sortie de la politique »[20]. A cet égard, l’exemple de la Turquie ayant abolit le califat pour installer un système laïque au début du vingtième siècle doit être réévalué car ni les musulmans ni les non musulmans n’en ont apprécié la portée hautement symbolique. Pour l’auteur, ce mouvement séculier ne peut se réduire à une classe de penseurs politiques mais comme un processus général car « cette aspiration était dans l’air »[21] et était porteuse, en période de colonisation, d’une espérance.

Cependant, les intérêts des conservateurs religieux aidés par le fait colonial, craignant de perdre leur domination sur les fidèles ont ébranlé cette édification nouvelle qui assurément, devait se propager dans les pays musulmans. Le greffon de la modernisation ne pourra se faire sans ce préalable : « extirper du discours religieux ces germes intégristes ».  Face à cette talbanisation des esprits, l’auteur appelle à « en finir avec la contrefaçon totalitaire qui a confisqué le Coran, qu’on donne à voir au monde et qu’on prétend imposer par tous les moyens. Non ! L’islam n’est pas une politique et encore moins cette antipolitique qu’est le totalitarisme religieux dégénérant où il n’y ait que l’expression de l’oligarchie des clercs qui soit entendue »

On l’aura compris, pour Ghaleb Bencheikh, préparer le musulman de demain, c’est avant tout créer une révolution dans son rapport à l’islam et ses références, c’est en quelque sorte permettre à une pensée humaniste ayant toujours existée d’émanciper les consciences. Gage soit ainsi donné aux nouveaux penseurs musulmans, qui ont décidé de prendre le texte des mains des clercs,  de mettre en lumière la matrice du Coran qui repose sur des valeurs humaines et dont la modernité a hautement besoin. S’agit-il en réalité de soumettre le coran à la modernité ? L’auteur s’en défend : « il s’agit simplement d’éviter le ravaudage idéologique par des solutions de rafistolage théologique ». En effet, les passages du Coran ayant trait à la législation doivent non seulement être contextualisés car « leur conférer une valeur normative universelle atemporelle est une erreur grave qu’il faut cesser de commettre » mais, allant au bout de son raisonnement, « il est beaucoup plus judicieux de laisser aux hommes l’initiative législative et déférer à la conscience individuelle la résolution des problèmes nouveaux au fur et mesure qu’ils surgissent plutôt que de vouloir appliquer toujours les mêmes recettes ». Une fois repérée, on se doit non seulement de dénoncer ces passages mais de déclarer leur caducité. Ce travail d’ « expurgation » et « d’assainissement »  postule la nécessité d’un droit positif où la religion doit favoriser l’entente, la solidarité et l’amour. C’est donc d’une spiritualité et d’une éthique religieuse centrée sur l’humain qu’il est avant tout question chez Bencheikh. Cela se traduit chez notre auteur par la défense absolue de la liberté de conscience (un des principes de la laïcité) et un combat déclaré contre les châtiments de mort qui frappent l’apostat ou même toute contrainte qui viseraient à réduire la liberté de penser. Passant en revu tout le coran, il ne trouve aucun verset qui commande aux hommes de telles pratiques. Pis encore, cette prise de position à l’intérieur de l’islam entend défendre un idéal que Dieu a voulu, un idéal où la diversité serait la norme. Ce verset que l’auteur cite nous semble opportun pour étayer son propos « Si ton Seigneur l’avait voulu, tous ceux qui sont sur la terre auraient cru. Est-ce à toi de contraindre les gens à devenir croyants ? »

Dans la dernière partie de ce chapitre sur lequel nous nous sommes focalisés, G.Bencheikh, en cette année commémorative du centenaire de la laïcité, on note que celle-ci  n’a pas connue « d’investissement intellectuel conséquent »[. En effet, l’apaisement, certes relatif, des deux protagonistes, l’Etat et l’Eglise, a rendu la laïcité de plus en plus floue. Face aux incertitudes, il convient selon l’auteur de mener une réflexion approfondie sur l’organisation politique, sur le sens attribué au principe de laïcité et enfin, sur les consciences croyantes. Le surgissement, impulsé par le fait islamique, de la notion de la laïcité, loin d’être minoré, reste de faible ampleur en comparaison à la guerre des deux France. Les questions sont en effet  plus profondes et ne peuvent se résumer à la gestion de l’islam dans la Cité. Là où l’idéal laïc demandait une forme de mise entre parenthèse de sa singularité pour être pleinement citoyen, l’individualisme contemporain galopant, dont un des leitmotivs est de façonner et d’entretenir sa différence, réinterroge tout autant sinon plus la laïcité. En effet, on assiste à « la régression du collectif devant l’affirmation des revendications individuelles ». Or l’islam catalyse les débats, généralement houleux, et l’on s’interroge sur sa solubilité dans la République. Les positions les moins virulentes parleront d’accommodements convenables avec l’Islam quand d’autres ont déjà tranché le débat : l’Islam serait incompatible. L’auteur récuse l’argument car « comment, dès lors qu’elle (la laïcité) se présente comme un principe de neutralité, bienveillante ou non, cela n’a aucune importance, pourrait être incompatible avec une quelconque entité religieuse ou politique ? Depuis quand le « neutre » s’oppose-t-il à quoi que ce soit, lui qui s’abstient de prendre parti ? Le neutre, dans son impartialité, et son objectivité ne peut pas être incompatible- ni même compatible d’ailleurs- avec ce dont il est a égal distance et doit lui garantir le même traitement ». En effet, la laïcité, quand elle n’est pas une laïcité de combat, est un dispositif permettant de réaliser la rencontre des différences à travers le vivre ensemble. La présence des musulmans en France est pour ce tenant de l’islam « moderniste » une preuve  témoignant de la non recevabilité de l’argument dit de l’incompatibilité. Bien plus, les musulmans de l’Algérie française, les ulémas mêmes, n’ont pas cessé « de réclamer l’application de la laïcité, toute la laïcité, rien que la laïcité, pour la société musulmane »

Les revendications des minorités et en particulier celles des musulmans sont ainsi très vieilles car ces communautés ont très vite perçu la dimension libératrice et égalitaire que peut leur garantir la laïcité. A comparer les assises des trois monothéismes, l’islam serait, selon l’auteur, le plus enclin à s’adapter à l’idéal que promeut la laïcité car « l’absence d’une structure cléricale centrale pour la religion islamique la rend de facto laïque au sens étymologique et théologique ». Le musulman étant placé en contact directe avec le Transcendant, tout médiateur, toute institution religieuse est in fine illégitime. En effet, « chaque musulman, chaque musulmane, est son propre évêque »[. Comment ici ne pas faire le lien avec la fameuse formule consacrée par Boileau dont l’auteur nous parait être dans le sillage : « Tout protestant est pape, bible à la main ». Curieusement, l’absence d’une autorité religieuse dans la doctrine islamique a favorisé le télescopage du spirituel et du temporel. Cette collusion a donné naissance à toute sorte d’abus où, selon les périodes, le religieux mettait en scène le politique et vice et versa. Le retard démocratique que connaissent les pays musulmans est en grande partie lié à cela. Ainsi le rejet de la laïcité s’explique en partie par la protection d’intérêts communs à une nomenklatura islamique et politique mais également, et l’auteur le souligne avec acuité, par l’histoire même du terme de laïcité. En effet, celui-ci baigne dans une polysémie qui ne permet aucune traduction authentique vers l’arabe ou d’autres langues sémites. Il n’est donc pas étonnant que les musulmans l’associent  à l’athéisme car traduit dans sa première version par ladini (non religieux). Ce mal entendu linguistique ne peut être minoré car il est le point de départ à la construction de représentions tendant à rendre, pour le coup, incompatible la foi et la laïcité. Comme l’écrit Olivier Roy, ce malentendu « restera au fond de la mémoire des musulmans, que ce qu’on leur propose sous le terme, revient à rejeter la vérité du message et avec lui le principe même que la société doit être soumise à un ordre moral »

C/ Tariq Ramadan

La figure du musulman engagé :

Pour un intellectuel comme Tariq Ramadan, il convient pour les musulmans et les non musulmans d’élargir une connaissance limitée de l’autre car elle provoque des mouvements d’exclusion. Ce penseur de nationalité suisse et d’origine égyptienne est docteur ès lettre et islamologue. Il cherche à s'inscrire dans la lignée des penseurs réformistes du début du XX siècle mais les difficultés éprouvées par les chercheurs à situer le discours de Tariq Ramadan ont également été ressenti. Nous pouvons nous hasarder à opter pour le terme « traditionnel » car comme l’écrit Frank Frégosi, ce sont « les habits neufs d’une vieille rhétorique »mais le terme « engagé » parait le plus objectif. Auteur d’un nombre conséquent d’ouvrages à la destination de la communauté musulmane, il jouit d’une grande écoute car  « l’audace de sa pensée et l’étendue de sa culture islamique jointes à une grande maîtrise du verbe fascinent les jeunes et une partie des classes moyennes musulmanes ».  « Pratiquant engagé »selon la typologie Frégossienne, son œuvre peut se résumer en la construction d’une identité musulmane et européenne qui a pour dessein « un engagement dans la cité ici-bas, participation aux débats de société et promotion d’une perspective islamique des rapports sociaux réputés plus juste ». On le verra à travers les passages sélectionnés, que la construction de l’identité musulmane passe par une critique de la modernité, une stigmatisation de l’histoire occidentale et un investissement éthico-religieux dans l’environnement social. En effet, la nouvelle génération de musulmans doit être convaincue qu’« il n’y a pas de conscience islamique sans conscience sociale (…) pas de conscience sociale sans conscience politique »

La conscience islamique, nouveau socle de la citoyenneté

Son livre « Les musulmans dans la laïcité. Responsabilités et droits des musulmans dans les sociétés occidentales » fait partie de ses premiers livres. Ecrit en 1994, quelques années après la première affaire des jeunes filles voilées de Creil, il se pose comme le porte parole d’une communauté à « l’intimité meurtrie ». Pour Tariq Ramadan, les musulmans d’occident sont pris dans la tourmente, dans un processus d’aliénation, en témoigne ces lignes qui pointent un environnement occidental sans repères : « Dieu, la morale, le devoir, et la pudeur ont déserté le vocabulaire et le quotidien. L’heure est à la liberté et aux plaisirs. Il y a ce mode de comportement  devenu la norme et dont il est difficile de se démarquer. On finit par s’habiller comme les autres, par vivre à leur rythme, par s’oublier pour les gagner ». C’est ainsi que ses premières lignes cherchent à atteindre la sensibilité humaine en décrivant la souffrance des musulmans « qui croient en Dieu et s’en veulent de L’oublier »

S’adressant à des musulmans aux prises à des questionnements multiples face à la laïcité en particulier et la modernité en général, il affirme qu’il n’y a aucune contradiction entre leur religion et le cadre constitutionnel qui doit leur assurer la liberté d’exercice de leur culte : « L’important n’est pas de savoir si quelque chose peut s’appeler “laïque” en islam mais bien plutôt de déterminer s’il est possible d’y concevoir une autonomie de la raison, une liberté de conscience et les principes d’égalité et de représentativité. Bref, existe-t-il en islam, dès lors que l’on a compris le rôle des références du Coran et de la Sunnah (qui sont des sources et non des prisons), une place pour l’homme, une sorte d’humanisme musulman, qui donnerait la garantie de la détermination personnelle?»

Dans une société où le combat contre l’obscurantisme religieux a duré plusieurs siècles, il se pose comme un professeur pédagogue afin d’expliquer aux musulmans cette histoire à laquelle ils n’ont pas participé mais qu’ils doivent connaître aujourd’hui. L’objectif affiché est, à travers l’intégration de la pensée laïque, de mieux faire entendre ses attentes en termes de pratiques religieuses car les musulmans doivent être une force de proposition positive et cesser de s’assimiler. Il en va de leur identité musulmane qui se désagrège. Ainsi, il s’attèle à expliquer aux un l’histoire de la pensée occidentale et aux autres, les fondements de la religion. Cette démarche vise décrisper les peurs de l’occident face à ce que l’on a pu nommer « le réveil de l’Islam »[45]. Mais pas seulement. Tariq Ramadan entend démontrer, en insistant autant sur la variable historique, que la foi et la raison n’ont été en conflit qu’en terre d’occident et de ce fait, l’islam échappe à ce conflit qui semble programmé.

Dans son premier chapitre, « Histoire et fondement de la laïcité », il pose le début du combat laïc plus largement, la naissance de la modernité à la fin du Moyen-âge. Face au pouvoir clérical sans partage, « les idées circulent dans le peuple qui s’opposait à cette tutelle ».  En effet, la main mise de l’église durant quinze siècles sur la société, autrement dit sur tous les niveaux de l’existence et de la production culturelle et scientifique, ont conduit les penseurs à affirmer « que l’homme ne peut être homme qu’en dehors de l’église ». Les tenants de la liberté de l’individu affrontent ainsi l’Eglise et ses privilèges. Pour T.Ramadan, la gestion durant ses siècles du pouvoir par l’église, influencera les considérations futures sur la place de la religion. Plus encore, elle poussera des populations minoritaires (protestants, juifs, les libres penseurs …) à se ranger tout naturellement du coté de ses idées émancipatrices. La Déclaration universelle des droits de l’homme et du citoyen, condamné par le Pape, marque ce tournant en affirmant la liberté d’exercer le culte auquel chacun s’attache. S’en suivra un long combat que le penseur suisse relate avec une pointe de légitimité mais il précise « que ce processus est propre à une histoire donnée, dans un champ de références donné et dont les acteurs auraient quelques peines à s’abstraire. Le fait est évident et l’on aurait tort de mesurer toutes les religions à l’aune de l’histoire d’une seule dans et par les vicissitudes des conflits qui l’ont opposée au judaïsme, au protestantisme, au déisme, à l’athéisme ou encore au projet laïque ». En mettant l’accent sur l’histoire de la sécularisation de l’occident, on comprend assez rapidement que l’auteur récuse l’idée d’une transposabilité naturelle de la laïcité dans d’autres espaces culturels, les pays musulmans en particulier. Cependant, il reconnaît la double libération opérée par le processus de sécularisation, le premier «sur le plan intellectuel d’abord, avec la primauté donnée à la raison humaine dans le fondement de l’autorité » et le second « sur le plan social, avec la possible pluralité religieuse et/ou politique offerte avec l’arbitrage de l’Etat, désormais neutre »

Après avoir expliqué aux musulmans et montré la nécessité de connaître l’histoire de la laïcité, il les invite à se pencher sur leur propres histoire afin de façonner leur identité musulmane et de facto, apporter des réponses intelligibles et non dépersonnalisantes quant à l’amélioration de leur condition sociale. C’est le projet de ses deux prochains chapitres, « L’Islam et la laïcité » ainsi que « Les musulmans dans la laïcité ».

Une conception « intégraliste » comme base réflexive

S’il reconnaît que l’Islam est une religion au même titre que les autres monothéismes dans son aspect transcendant, Tariq ramadan n’en souligne pas moins la différence pour affirmer que l’islam ne peut se résumer à cette relation privée avec Dieu. En effet, « les penseurs musulmans  se sont appliqués à montrer que l’Islam, dans son essence, dépasse le domaine de définition du mot « religion » (…). L’islam investit le champ social et l’influence de façons conséquente ». L’islam serait donc un tout indivisible ? Tariq Ramadan reconnaît cette dimension englobante et s’attèle à le démontrer au travers des cinq piliers qui mêleraient  le cultuel et le législatif et postule tout de go que « la foi islamique ne peut être réduite à une affaire strictement privée ». L’exemple de la zakat, que l’auteur refuse à traduire par aumône légale car propre à l’univers chrétien mais plutôt par « impôt social purificateur », montre le caractère social de l’islam et « sous tend, dans son essence, une autre conception de l’organisation du sociale ».

 En outre, il voit dans le second pilier, la prière, l’évidence de former une communauté solidaire, car prier ensemble cinq fois par jours c’est traduire « l’impossibilité de cheminer seul, isolé dans une intimité qui ne ferait écho qu’à elle-même ». Ainsi la justice sociale, véritable leitmotiv dans son œuvre, devient pour l’islam une porte d’entrée légitime pour s’exprimer dans la sphère publique aux yeux de T.Ramadan. En effet, le cœur de l’islam militant est de donner « à l’acte de croire une implication résolument politique dans le cadre des sociétés occidentales selon un mode pacifique et légaliste (…) on cherche plutôt le moyen d’influer de façon globale ou ponctuelle sur les grande questions qui sont débattues dans la société en défendant une option éthique islamique »

Dans une époque traversée par des courants violents qui entendent combattre l’occident, T.Ramadan apaise le débat en précisant dans un autre ouvrage de référence que  « le droit et la jurisprudence islamiques commandent à l’individu musulman de se soumettre au cadre du droit positif en vigueur dans son pays de résidence au nom du pacte moral tacite qui déjà sous-tend sa seule présence. En d’autres termes, appliquer la sharî’a pour un citoyen ou un résident musulman en Europe, c’est explicitement respecter le cadre constitutionnel et légal du pays dont il est citoyen»

L’argumentaire du penseur suisse l’amène à soupeser les modèles d’accueil des immigrés. Passant en revue pèle mêle « assimilation » et « intégration » il souligne que ces modèles furent tour à tour un échec et qu’il convient de dessiner le chemin d’une « troisième voie » car  « le paysage social à quelque peu changé : n’y a-t-il pas nécessité de reconsidérer les choses (…) sans remettre en cause les principes fondamentaux de la laïcité ». La prise en compte de cette nouvelle présence passe chez Tariq Ramadan par « un certains nombres d’aménagements qui ne sont pas de nature à remettre en cause la laïcité, y compris dans son actualisation la pus rigide »

Le respect des croyances de chacun, y compris leurs manifestations dans l’espace publique, est la visée première des aménagements demandés. Il n’est donc pas étonnant que le penseur suisse réclame le respect des filles voilées à l’école au nom même de la liberté. La position qui nous paraitra tendre vers le communautarisme, c’est que dans le même moment le genevois affirme qu’il n’est pas interdit de suivre les cours de biologie mais en note de bas de page il précise que « les cours de biologie peuvent contenir des enseignements qui ne sont pas en accord avec les principes de l’islam (…) il ne s’agit pas d’en être dispensé (…) il convient d’offrir aux jeunes, en parallèle, des cours de formation qui leur permettent de connaître quelles sont les réponses de l’islam aux problématiques abordées dans différents cours »

C'est à partir de ce rapport qu'entretient T.Ramadan avec les concepts modernes, tel celui de l’évolution de l’espèce, qui a poussé Jacques Jomier, dominicain et islamologue, à qualifier la démarche du penseur comme voulant non pas « moderniser l’islam mais d’islamiser la modernité ». En effet, l’occident pour Ramadan manque de morale et se trouve sur une pente glissante. Ne sachant plus apporter « des biens de salut » (M.Weber), la modernité doit ainsi être revisitée et revitalisée par l’islam.


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Comments

valentini, le 02-03-2011 à 13:43:51 :

Tagada tsoin tsoin

Ce que disent les textes constitutionnels:

Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 (article X)

Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la Loi.

Préambule de la constitution du 27 octobre 1946

le peuple français proclame à nouveau que tout être humain, sans distinction de race, de religion ni de croyance, possède des droits inaliénables et sacrés.

La France forme avec les peuples d’outre-mer une Union fondée sur l’égalité des droits et des devoirs, sans distinction de race ni de religion.

Loi du 9 décembre 1905 concernant la séparation des églises et de l'état (article 1)

La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions édictées ci-après dans l'intérêt de l'ordre public.

Ce que prétend le sénat:

Résolution présentée par la Commission de la culture, de la science et de l'éducation adoptée par l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe lors de sa séance du 28 juin 2006 "Liberté d'expression et respect des croyances religieuses", Résolution 1510 (2006)
De la Résolution nous extrayons les principaux paragraphes suivants:
" 2. La liberté de pensée, de conscience et de religion est une exigence de toute société démocratique et une des libertés essentielles qui permettent aux personnes de définir leur perception de la vie et de la société humaines. La conscience et la religion sont des éléments fondamentaux de la culture humaine. A ce titre, elles sont protégées en vertu de l'article 9 de la Convention européenne des Droits de l'Homme .

conclusion

le respect de la constitution est donc une opinion parmi d'autres, voire une croyance!
Mais bon, la bêtise aujourd'hui, étant un argument électoral, la France a la voix qu'elle mérite: une voie sans issue.

 majda, le 02-03-2011 à 20:09:26 :

Salam

Merci pour vos remarques et informations judicieuses